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Le repassage des seins : une atteinte à la féminité


« J’aime ma poitrine comme elle est » / « Le repassage des seins » © www.sanscompromisfeministeprogressiste.wordpress.com

Une semaine, jour pour jour, après la journée internationale de lutte contre les mutilations génitales féminines, nous souhaitions mettre en lumière une pratique tout aussi dangereuse que l’excision. Méconnu tant par les hommes que par les femmes, le repassage des seins touche environ 1 fille sur 4 au Cameroun.

Selon un proverbe arabe, «?Le paradis de la terre se trouve entre les seins d’une femme?», et pourtant ces seins sont pour certaines la cause d’un véritable enfer.

La poitrine revêt un caractère sensuel et sexuel. Plus bel attribut de la femme selon certains, elle peut symboliser la féminité, la maturité mais aussi la maternité. À la puberté, quand elle commence à se développer chez la jeune fille, certains parents africains y voient le début des problèmes. Les premiers flirts, le début de la sexualité. Tant de sujets encore tabous à aborder !

C’est cette poitrine que dans plusieurs pays d’Afrique l’on cherche à dissimuler, comme pour retarder l’échéance. Au Cameroun, au Togo ou encore en Guinée, une pratique existe, et ce depuis de nombreuses années : le «?repassage des seins?».

En quoi ça consiste

Le repassage des seins est une pratique qui consiste à réaliser une pression, à l’aide d’un objet brûlant sur la poitrine de l’adolescente ou de la petite fille, en vue d’éviter son développement. La technique se pratique généralement au début de la puberté, sur des enfants de 12 ans en moyenne. Elle se veut répétitive, et est souvent pratiquée par des tantes ou des grand-mères qui ont elles-mêmes subi cela.

Coutume particulièrement présente au Cameroun, elle se réalise à l’aide de pierre, pilon ou d’une spatule. Aussi appelée massage des seins, elle se pratique également à l’aide de peau de banane chauffées.

Le massage des seins fait avec une pierre chaude © www.icirnigeria.org

Une mauvaise solution à un vrai problème 

Par cette méthode le but est de retarder les premiers rapports sexuels de la jeune fille. L’éloigner du regard des hommes afin d’éviter un mariage ou une grossesse précoce. Or, les chiffres sont formels, le taux de grossesses précoces est toujours élevé, ce qui sous-entend que la méthode n’a pas l’effet escompté. En 2014, l’enquête MICS5 indique que 27,5% des 20 – 24 ans ont eu une grossesse avant 18 ans. Et 23,3% des filles entre 15 et 19 ans sont mariées, au Cameroun.

En revanche, cette tradition démontre combien il est important de miser sur l’éducation sexuelle dans ces pays et plus généralement en Afrique. Parce que tout part de là. Ne voulant pas aborder ces questions, tous les moyens sont bons pour éviter la fameuse discussion. Pourtant, le problème des grossesses précoces en est réellement un. Mais la mutilation est elle une solution ? Visiblement pas. La question de l’accès à la contraception se pose alors.

Une mutilation pas sans conséquence

Le repassage des seins n’observe qu’un but : retarder, voire stopper la croissance de la poitrine. C’est là alors la volonté de stopper un phénomène naturel qui n’est pas sans risques. Il y a premièrement les réactions sur le moment ; les brûlures suite au contact de la peau avec l’élément chaud. Mais aussi les conséquences sur le long terme. Mastodynies (douleur mammaires), infections, abcès, ou encore kystes. Les tissus musculaires qui supportent les seins détruits, cela entraine alors une « ptôse précoce des seins?». En français facile, la chute précoce de la poitrine.

Le Docteur Synou, gynécologue au Cameroun, expliquait, dans un reportage de France 24, que la destruction des canaux peut aussi avoir des conséquences sur l’allaitement. Le rendant difficile, voire impossible pour les cas les plus graves.

Certains spécialistes évoquent même une prédisposition au cancer du sein chez les victimes de cette méthode. En empêchant le développement naturel de cet organe, cela «?peut aboutir à un dérèglement cellulaire et à une prolifération anormale plus tard, ce qui est la définition du cancer?», nous confie un autre médecin. Mais tout ceci reste de l’ordre de la théorie, la pratique étant peu médiatisée, aucune étude n’a pour le moment été réalisée.

Conséquences psychologiques

Si les conséquences sont évidemment physiques, elles sont aussi psychologiques.  L’on peut tout d’abord, parler de syndrome post-traumatique. En effet, le rituel est d’une violence qui ne dit pas son nom. Il reste un souvenir douloureux qui marque toute la vie. Des cicatrices mentales qui accompagnent malheureusement celles physiques.

Cette expérience peut également devenir un frein à l’épanouissement personnel. Les victimes peuvent développer un sentiment de honte, la honte de soi, de leurs corps. Parfois même de dégoût vis-à-vis de leurs propres seins. Quand les standards de beauté actuels prônent de belles poitrines rebondies, cette poitrine atypique et asymétrique peut être difficile à accepter au quotidien.

Que dit la loi L’exemple du Cameroun

Il a longtemps existé un vide juridique sur la question au Cameroun. La législation ne reposait que sur les recommandations prévues par les conventions que le pays a ratifiées. En 2014, Marie Thérèse Abena Ondoa, ministre de la promotion de la femme et de la famille, déclarait à France24 que le phénomène a été « majoré » et qu’il se déroule « en douceur », avant de se contredire en martelant que « Si le massage des seins existe nous le condamnons avec la dernière énergie »

Au final, il aura fallu l’intervention d’associations, pour qu’une avancée soit faite. En effet, les mouvements féministes sont pour beaucoup dans la pénalisation de ces actes. Des associations telles que l’Association camerounaise des femmes juristes (ACAFEJ) et d’autres luttant contre les violences faites aux femmes, ont travaillé conjointement avec le ministère de la promotion de la femme et de la famille pour défendre le projet. C’est avec l’adoption du nouveau Code pénal en 2016 que tout va s’accélérer .

Un nouveau Code pénal

Celui-ci va condamner les «?mutilations génitales?» (article 277-1) et les «?atteintes à la croissance d’un organe humain?» (article 277-2). Même si le terme de «?repassage des seins?» n’y est pas spécifiquement inscrit, il est bien présent dans la conscience populaire à la lecture de cet article. Le ministre de la Justice, Laurent Esso, le mentionnera lui-même lors de son allocution du 14 juillet 2015, portant sur l’adoption du nouveau Code pénal.

Ces mesures sont prises dans un « souci de protéger la femme ». Adopté en juillet dernier, le nouveau Code pénal stipule que le massage des seins est passible d’une peine de prison allant de 6 mois à 5 ans et pouvant être accompagnée d’une amende variant de 100 000 à 1?000 000 F CFA. (Article 277 alinéa 2)

Prévenir c’est guérir

Si l’existence de lois dans certains pays est une avancée majeure, il est un plus gros travail : celui sur les mentalités. Tout comme l’excision, il est nécessaire de faire comprendre que cette tradition fait plus de mal que de bien à celles qui la subissent. La sensibilisation reste donc un impératif. Beaucoup trop de femmes ignorent encore la gravité de ce rituel y compris celles qui le pratiquent sur d’autres.

Le phénomène a souvent lieu dans l’intimité des familles, parfois même, à l’insu de ceux qui exercent l’autorité parentale. Mettre le sujet sur la table permettrait d’ouvrir la discussion et d’obtenir une vision véritable de l’ampleur du phénomène.

Les tantines en action

Le RENATA, Réseau national des tantines, se bat au Cameroun depuis 2006 pour «?sensibiliser le grand public et les jeunes sur la santé sexuelle et reproductive et sur les problèmes relatifs aux violences sexuelles.?» À travers leur campagne «?Les seins, un don de Dieu?», l’organisation à but non lucratif, composée de mères-filles, pour la plupart elles-mêmes victimes de la tradition, parcourent écoles et villages camerounais pour vulgariser la pratique.

Si la réforme législative qu’elle réclamait depuis 2012 est un grand pas, il reste toujours à faire reconnaître cette pratique en tant que mutilation au niveau international. De même, les autres pays du continent, doivent revoir leur législation respective afin que nul part, cette pratique ne soit encore tolérée. La première étape étant de briser le silence et faire parler de cette coutume qui affecte plus de personnes qu’on ne le croit.


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