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Sénégal : les talibés, ces enfants mendiants exploités par les écoles coraniques


Talibés
Crédit photo sunuker.com

54.837 ! Selon Laylee Moshiri, représentante de l’UNICEF, il s’agit du nombre d’enfants talibés mendiants exploités par les écoles coraniques dans les 14 régions sénégalaises en 2014 ; on en compte 30.160 dans les rues de Dakar.

L’étymologie du mot «talibé» désigne un élève apprenant le Coran. Dans le cadre de cet article, il désignera principalement des enfants âgés de 5 à 15 ans envoyés par leurs parents (depuis l’intérieur du pays ou des pays voisins) dans les Daraas (école coranique) où un maître coranique doit se charger de leur éducation religieuse.

Malheureusement, une partie importante des talibés vit dans des conditions de vie précaires avec un accès limité à l’eau, l’école, la santé, l’électricité et même la nourriture. Afin de subvenir à leurs besoins (et ceux de leurs maîtres coraniques), les enfants sont donc parfois envoyés dans la rue, plusieurs heures par semaine pour mendier. Certains d’entre eux sont également maltraités au sein des Daraas.

Il est important de préciser que tous les enfants mendiants du Sénégal ne sont pas des talibés et que tous maîtres coraniques n’exploitent pas les enfants placés sous leur responsabilité. Cependant, il s’agit d’un problème actuel et alarmant de la société sénégalaise.

L’école coranique, épicentre du problème

À l’origine, les Daraas étaient des écoles coraniques mises en place par des chefs religieux dans le but d’offrir aux enfants une éducation traditionnelle visant à la conservation des coutumes locales. Ces écoles s’opposaient à l’éducation coloniale et leur but n’était autre que celui de conserver la culture sénégalaise ; on comprend ici l’attachement des populations à ces institutions et leur importance dans la société sénégalaise.

Malheureusement, le but initial des anciens chefs religieux a été détourné ; certains marabouts exploitent les enfants qui leur sont confiés afin d’obtenir des revenus et faire vivre leurs établissements. Cette exploitation laisse souvent place à de nombreux abus des maîtres religieux sur leurs élèves.

Selon la Human Rights Watch, durant la première moitié de l’année 2016, au moins cinq enfants sont morts, battus par leurs maîtres coraniques ou suite à des accidents de circulation alors qu’ils mendiaient dans les rues. L’année précédente, des dizaines de talibés ont été victimes d’agressions, de sévices corporels, parfois même sexuels durant leur temps passé à mendier.
Corinne Dufka, directrice adjointe Afrique à Human Right Watch a déclaré : «les talibés ont souffert d’abus et ont été exposés à des dangers qu’aucun enfant ne devrait avoir à affronter». Elle a également invité le gouvernement sénégalais à réglementer les Daraas ainsi qu’à demander des comptes aux maîtres coraniques dont les élèves ont été victimes d’abus.

Rappelons que selon la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, chaque enfant doit pouvoir bénéficier entre autres de garanties fondamentales (droit à la dignité par la protection de l’intégrité physique et mentale) c’est-à-dire d’être protégé contre l’esclavage et les mauvais traitements. Tous les enfants doivent pouvoir jouir de droits économiques, sociaux et culturels tels que le droit à l’éducation, la santé, un niveau de vie décent. Enfin, les enfants possèdent des droits individuels c’est-à-dire le droit à l’éducation ou encore le droit de bénéficier d’une protection.

Cette liste est non exhaustive mais révèle de graves manquements quant au traitement des talibés.

Que fait le gouvernement ?

Le système juridique sénégalais punit l’exploitation infantile, notamment par l’article 245 du Code Pénal :
«La mendicité est interdite. Le fait de solliciter l’aumône aux jours, dans les lieux et dans les conditions consacrées par des traditions religieuses ne constitue pas un acte de mendicité. (Loi 75-77 du 9 juillet 1975) tout acte de mendicité est passible d’un emprisonnement de trois mois à six mois. Seront punis de la même peine ceux qui laisseront mendier les mineurs de vingt et un ans soumis à leur autorité […]».

De plus, le 30 juin 2016, le président Macky Sall a ordonné que tous les enfants de la rue soient récupérés et placés dans des centres d’accueil pour ensuite être rendus à leurs parents. Depuis, des centaines d’enfants ont été retirés des rues et le nombre d’arrestations de marabouts abusifs a augmenté.

Ces mesures restent malheureusement insuffisantes car les lois contre la mendicité sont très peu appliquées mais aussi parce que les caractères traditionnels et religieux qui poussent les parents à envoyer leurs enfants dans les Daraas ne permettent pas de mettre un terme à cette pratique.

C’est pourquoi de nombreuses associations des droits de l’enfant luttent pour un encadrement du système scolaire coranique, notamment par des contrôles fréquents des écoles afin d’assurer leur conformité aux normes universelles et surtout pour que les droits des enfants soient respectés.

Heureusement, tous les Daraas ne sont pas des lieux d’exploitation. De nombreux chefs religieux défendent les droits des talibés et l’amélioration du système de financement des Daraas qui devrait permettre de résoudre le problème d’exploitation infantile.


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