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Gabon : Les efforts de la diaspora mobilisée depuis des mois sont-ils vains ?


Gabon : La diaspora sur le parvis des droits de l'homme à Paris
Les manifestants gabonais sur le parvis des droits de l’homme à Paris

Actualité Gabon — Samedi 6 mai 2017, marquait la 36e semaine de mobilisation d’opposants gabonais à Paris. Ces derniers s’étaient levés comme un seul homme, au lendemain de l’annonce des résultats officiels de l’élection présidentielle qui avait désigné Ali Bongo vainqueur au détriment de son principal rival Jean Ping. Depuis ils dénoncent les violences post-électorales qui s’en étaient suivies et ne cessent semaine après semaine de réclamer « le respect de leur vote ».

Début septembre 2016, au lendemain des élections présidentielles gabonaises, des milliers de Gabonais à travers le monde, avaient investi de nombreuses places et représentations diplomatiques de leur pays. Ils réclamaient ni plus ni moins que le départ d’Ali Bongo et l’intronisation de Jean Ping. Près de huit mois après, tandis que les cellules de contestations se sont quasi toutes éteintes, celle de Paris reste la plus active. En effet, ils sont une vingtaine qui, désormais de manière hebdomadaire, envahissent la place du Trocadéro chaque weekend. Qu’il pleuve ou qu’il vente, ces Gabonais continuent de protester contre le pouvoir de Libreville. À travers des chants et des cris, ils espèrent ainsi jouer leur partition dans le changement qu’ils espèrent pour leur pays.

C’est le samedi aux environs de 11 h-12 h qu’ils se réunissent au parvis des droits de l’homme, point de départ de leur marche. Après une animation de deux heures, voire un peu plus, ils migrent vers le 26 bis rue Raphaël, où se situe l’Ambassade du Gabon. Maquillage sur le visage, drapeau noué autour du cou ou des reins, et armés de pancartes et banderoles, ils avancent en chantant vers la représentation diplomatique gabonaise parisienne. Une fois arrivés au Jardin du Ranelagh qui fait face à l’ambassade, des invités spéciaux et autres manifestants inspirés prennent la parole. Leurs allocutions sont essentiellement des discours de motivation, mobilisation des troupes ou des témoignages.

Les personnes qui témoignent se revendiquent « rescapées » des exactions du pouvoir en place. Ils dénoncent notamment des violences post-électorales sans précédent. Pour mémoire, les autorités gabonaises comptabilisaient 2 morts et quelques blessés au cours de la crise post-électorale. Un bilan contesté par l’opposition et de nombreux organismes internationaux. Ces derniers font, eux, état de plusieurs dizaines de morts, de nombreux blessés et un nombre important de personnes incarcérées arbitrairement. Parmi les épisodes sanglants dans la capitale gabonaise, l’attaque du QG du principal opposant Jean Ping. Un assaut dont les circonstances sont encore floues.  

De nombreuses personnalités politiques y prennent part 

Les manifestations de Paris attirent de nombreux regards et sont parfois marquées par la présence d’hommes politiques gabonais. Majoritairement de l’opposition ou de la société civile, ces derniers viennent encourager et soutenir les leurs. Que ce soit l’ancien député Alexandre Barro Chambrier, Chantal Myboto membre de l’Union nationale, ou encore Luc Bengone Nsi, ancien candidat à la présidentielle de 2009. Ils sont nombreux à se joindre à la foule. Mais les personnages publics gabonais ne sont pas les seuls. Quelques personnalités internationales, plus discrètes et sympathisantes, ont parfois battu le pavé aux côtés des Gabonais. C’est le cas de Jean Luc Mélenchon, député européen, candidat malheureux à la dernière élection présidentielle française.

En novembre 2016, c’est Jean Ping lui-même qui s’était joint à ses compatriotes. Sa première sortie du Gabon en tant que « président élu » comme il se revendique. Un accueil digne d’un chef d’État lui avait été réservé pour la circonstance. Des milliers de Gabonais, venus des quatre coins de l’Hexagone, mais aussi des États-Unis, avaient fait le déplacement et pris d’assaut la place du Trocadéro. L’ancien président de la commission de l’Union africaine avait appelé tous ses compatriotes à la mobilisation générale.

Un mouvement qui dérange au palais du Bord de Mer ?

Ce parterre de personnalités qui défilent aux manifestations gabonaises n’est pas innocent sur la visibilité de ce mouvement. À Libreville, les autorités gabonaises semblent agacées. Dans une interview accordée à un journal local, le porte-parole du gouvernement s’en était pris aux Gabonais de la diaspora. « Il n’y a pas de diaspora gabonaise en France […] Il y a, en France, une communauté gabonaise composée en majorité d’étudiants qui ont été envoyés par l’État pour faire des études. Il y a une bonne partie de fonctionnaires en stage dont certains ont oublié de rentrer au Gabon », avait-il déclaré. Le ministre de la Communication avait alors ajouté « Si la diaspora gabonaise c’est l’agitation du bocal, ils peuvent donc continuer. Cela ne nous empêchera pas d’avancer ».

Le 11 avril, en déplacement pour l’ouverture d’une usine à l’intérieur du pays, c’est Ali Bongo lui-même qui avait adressé un message aux Gabonais du Trocadéro. « Nous invitons tous nos compatriotes qui passent leur temps toutes les semaines sur la place du Trocadéro à venir ici au Gabon, voir le Gabon qui marche », a-t-il lancé « […] lorsqu’ils décideront de revenir, ça sera trop tard […] ce n’est pas sur la place du Trocadéro qu’ils trouveront un emploi ». Une sortie jugée déplacée par les personnes visées.

Un mouvement qui s’essouffle ?

Malheureusement, force est de constater que l’ampleur du mouvement n’est plus la même. Les nombreux militants gabonais de France ont progressivement déserté les manifestations du Trocadéro. Ceux qui se comptaient par plusieurs centaines sont désormais quelques dizaines. La plupart voyaient en leur action, le moyen de mettre la pression sur les autorités européennes afin de résoudre la crise politique dans leur pays. Cependant, plus le temps passe, plus les voies diplomatiques semblent s’épuiser, le pouvoir d’Ali Bongo s’asseoit et Jean Ping s’éloigne du palais du Bord de Mer. Découragés, ils sont nombreux, à avoir abandonné. D’autres, las de l’immobilisme de leur leader, restent désormais chez eux, mais gardent espoir.

Pour une citoyenne gabonaise résidant en France depuis 25 ans, tout est encore possible. « Je ne dirais pas que la personne de Jean Ping prendra le pouvoir, mais je dirais que le peuple finira par gagner. Mais il faut une détermination. Je reste optimiste. Tout est encore possible. À condition que le peuple gabonais soit uni et se lève comme un seul homme. Mais si ce sont les affaires de “les Fangs d’un côté, les Myènès de l’autre” ce n’est pas la peine. “Un royaume divisé contre lui-même. Ne peut subsister” » nous a-t-elle confié.

Des espoirs déchus après la publication du rapport de la Mission d’observation de l’Union européenne

À l’issue du scrutin électoral, les observateurs de la mission de l’Union européenne avait produit un rapport dans lequel ils avaient relevé de nombreuses irrégularités. Un rapport attendu par beaucoup, pensant qu’une sortie de crise serait trouvée après la publication. S’appuyant sur ce rapport, de nombreux députés européens avaient milité pour la prise de sanctions contre le régime de Libreville. Le 2 février, le parlement européen avait finalement  adopté à une très large majorité une résolution contre le régime d’Ali Bongo . Une décision mal accueillie par les autorités gabonais , qui ont accusé l’UE d’ingérence . Depuis, c’est le statu quo entre ce petit pays d’Afrique centrale et l’institution européenne.

Cette situation qui stagne suscite de nombreuses questions : en quoi ces marches perturberont-elles le pouvoir d’Ali Bongo ? Comment vont-elles permettre de le désavouer ? Les autorités et institutions internationales seront-elles à l’écoute ? Vont-elles agir ? Pour le moment le silence est leur seule réponse. C’est certainement dans l’espoir de les relancer que les diasporas d’Allemagne, de France et des alentours se sont donné rendez-vous ce 10 mai à Genève devant le siège des Nations Unies.

Manque de sérieux, dissensions internes et côté festif pointés du doigt

Outre le découragement dû aux manques d’avancées dans leur cause, les manifestants gabonais ont également délaissé les pavés de Paris pour des raisons propres aux manifestations. En effet, de nombreuses voix s’élèvent désormais pour dénoncer le côté trop festif et l’ambiance des marches. Une ambiance qu’on pourrait qualifier de bonne enfant. Sur le réseau social Twitter, un internaute parlait du « Carnaval du Trocadéro » pour décrire l’évènement. Au vu des enjeux, certains estiment que plus de sérieux s’impose. 

Pour une ancienne marcheuse, le problème du désintéressement vient aussi de l’absence de messages le fond. « Les manifestations en elles-mêmes n’ont pas de problème. Néanmoins, elles ont besoin d’être accompagnées d’autres événements et véhiculer des messages. Pas justes des chants ni être de simples manifestations. »

De plus, de nombreux comportements et dissensions rebutent fortement les participants. Ces divisions internes résulteraient de la montée de l’intolérance, du tribalisme et de certains travers. « La résistance a tourné à la dictature, estime une étudiante gabonaise, tu ne peux pas injurier quelqu’un juste parce que son avis diffère du tien ». Elle déplore également les divisions claniques et ethniques, les attaques verbales ou les réflexions à caractère tribalistes. « Quand quelqu’un vient dire que Ping est myènè et donc que les myènè doivent être devant, nous ne sommes clairement pas sortis de l’auberge », s’est-elle exprimé.

Le Trocadéro, dernière place forte de la résistance gabonaise

En dépit des nombreuses critiques à l’encontre des manifestations gabonaises en terre française, elles restent fortement symboliques dans l’esprit de nombreux Gabonais. Ces dernières – les manifestations – se veulent un signal fort envoyé aux autorités gabonaises, françaises, européennes et même au peuple gabonais lui-même. Cette diaspora qui brave chaleurs ou intempéries se fait le porte-voix des Gabonais restés au pays, qui ne peuvent plus manifester pacifiquement sans que leur marche ne soit réprimée par les forces de l’ordre.

« Je suis conscient que les marches ne feront pas partir Ali Bongo du pouvoir. Mais je continue pour honorer la mémoire de nos disparus. […] S’il y’a une chance que nos manifestations poussent les autorités françaises ou européennes à agir, ou encore éveille le peuple, je me dois de continuer » s’est enquis un participant aux manifestations.

Gabon - Le Trocadéro est devenu la place symbolique de la résistance de la diaspora à Paris
Le Trocadéro est devenu la place symbolique de la résistance de la diaspora gabonaise à Paris © AfricaPostNews

À Libreville, l’opposition est plus que jamais saucissonnée. D’une part, une faction conciliante a répondu présent, au dialogue inclusif organisé par Ali Bongo. Elle rassemble de nombreux candidats malheureux à l’élection présidentielle. D’autre part, Jean Ping et ses soutiens, intransigeants, qui réclament le départ d’Ali Bongo. Ces derniers sont également partagés sur la question de la participation ou non aux élections législatives prochaines.Cependant , ils avaient tenté de (re)mobiliser les troupes au cours d’un meeting le 15 avril dernier. Malgré l’affluence, il était loin d’avoir tenu ses promesses.

 


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