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[Tribune] Emmanuel Macron et les tentations françafricaines


emmanuel macron afrique-france
© AFP / PATRICK KOVARIK/AFP/Getty Images

À 39 ans et fraîchement élu président de la France, Emmanuel Macron pourra-t-il résister aux tentations de cette Françafrique auxquelles ses prédécesseurs ont peu ou prou succombé ? La question mérite d’être posée au regard des déclarations faites par le jeune président alors « en marche vers l’Élysée ».

Dans une interview accordée à Jeune Afrique, le candidat Macron disait : « Je veux écrire une nouvelle page dans notre relation avec l’Afrique et pour cela conduire un véritable aggiornamento de notre politique en direction du continent, pour répondre à sa vitalité et contribuer à libérer son potentiel ».

Une belle déclaration d’intention qui s’inscrit dans la continuité des professions de foi de ses récents prédécesseurs et ne souffre d’aucune ambiguïté.

Les réseaux d’un autre temps

Mai 2006. Nicolas Sarkozy, alors candidat déclaré à la présidentielle, effectua une tournée africaine au Mali et au Bénin, deux ex-colonies françaises d’Afrique de l’Ouest, souvent citées comme des modèles de démocratisation. L’ancien président avait eu à cette occasion la dent dure contre la Françafrique. « Il nous faut construire une relation nouvelle, assainie, décomplexée, équilibrée, débarrassée des scories du passé et de ses obsolescences » avait-il lancé avant d’ajouter : « Il nous faut débarrasser notre relation des réseaux d’un autre temps, des émissaires officieux qui n’ont d’autre mandat que celui qu’ils s’inventent ».

Peu de temps après son élection, le même Sarkozy a multiplié les égards à l’endroit de cette Françafrique. Le couronnement ayant été la réaffectation du secrétaire d’État à la Coopération, Jean-Marie Bockel, suite à des pressions du président gabonais, Omar Bongo. Son tort : avoir appelé Sarkozy à concrétiser ses promesses de rupture dans les relations franco-africaines en signant « l’acte de décès de la Françafrique ».

Sous Sarkozy, la Françafrique ne s’est pas moins bien portée. Sous une forme décomplexée, écrira Samuel Foutoyet. Se réfugiant derrière un soi-disant « devoir d’ingérence », le quinquennat sarkozyste a été marqué par plusieurs affaires d’immixtion tapageuse sur le continent. Une intervention militaire en Libye entre mars et octobre 2011 avec l’opération Harmattan qui s’est soldée par l’assassinat du dirigeant Mouammar Kadhafi et la désintégration de la Libye qui peine à recoller les morceaux jusqu’à ce jour, devenue de facto un sanctuaire de terroristes et de toutes sortes de trafiquants.

L’année de cette mauvaise pioche, la France est aussi intervenue en Côte d’Ivoire pour déloger le président Laurent Gbagbo et y installer à sa place Alassane Ouattara, à l’issue d’une crise militaro-politique qui aurait fait des milliers de morts et de réfugiés. Ce dernier au pouvoir depuis sept ans a du mal à réconcilier les Ivoiriens et à tourner la page de la rébellion du Nord qui s’est récemment rappelé aux bons souvenirs de tous à travers des mutineries et mouvements d’humeur perlés.

Le gendarme de l’Afrique

François Hollande a lui aussi souhaité en finir avec la Françafrique. En visite au Sénégal au début de son mandat, il déclarait : « Le temps de la Françafrique est révolu : il y a la France, il y a l’Afrique, il y a le partenariat entre la France et l’Afrique, avec des relations fondées sur le respect, la clarté et la solidarité ». Sa conseillère Afrique, Hélène le Gal, s’est défendu de tout activisme mafieux rappelant que la politique africaine de Hollande était transparente :

« La Françafrique c’est une espèce d’institutionnalisation d’un système mafieux de réseaux, ce n’est pas du tout la manière dont se passent aujourd’hui les relations entre la France et l’Afrique. Il y a des canaux bien identifiés, des ministres, des ambassadeurs, des conseillers qui portent cette relation, font des propositions qui instaurent ce partenariat et cela ne passe pas par des émissaires officieux, ceux qui se disent de tels émissaires mentent ».

Quoi qu’on dise, avec le président sortant, la France est restée le gendarme de l’Afrique. Elle est intervenue militairement au Mali puis en Centrafrique, et dans plusieurs dossiers liés aux droits humains et à la démocratie. François Hollande n’a-t-il pas écrit à Blaise Compaoré le mettant en garde contre tout « changement non consensuel de Constitution » ? N’a-t-il pas pris position lors du dernier simulacre électoral au Gabon avant de se dégonfler ? Néanmoins, on remarquera que par sa forme et ses motivations, ces dernières années, les interventions de la France ont suscité moins de désapprobations dans l’opinion, mais elle garde toujours une influence, voulue ou non, assumée ou feinte.

Que fera Macron ?

Une fois au pouvoir, les dirigeants français ont du mal à tenir leurs engagements. Du moins vis-à-vis de l’Afrique. Souvent rattrapés par un péché originel colonial, dont nul n’arrive à se défaire, et un présent néo-colonial essentiellement stratégique dans la lutte d’influence à laquelle se livrent les grandes puissances mondiales.

Macron cédera-t-il aux chants des sirènes ? Chose notable, on croise dans son entourage immédiat des figures peu consensuelles. Le Franco-Béninois Lionel Zinsou, architecte de la fondation AfricaFrance, un temps catapulté Premier ministre puis candidat à la dernière présidentielle du Bénin dont il en a payé l’addition. Celui-là même qui en mai 2011 claironnait dans un rassemblent politique français : « L’Afrique appartient à l’Europe ».

Au nombre des parrains politiques de Macron, un nom n’échappera surtout pas aux Africains, celui de Dominique de Villepin. Premier ministre de Jacques Chirac, il est souvent cité dans l’affaire du mystérieux bombardement d’un camp militaire français à Bouaké en  Côte d’Ivoire. L’avocat franco-libanais et acteur de la Françafrique, Robert Bourgi, affirme lui avoir remis personnellement entre 1997 et 2005 des valises d’argent, des fonds d’un « montant incalculable » en provenance des chefs d’État africains.

Enfin, Jean-Yves Le Drian le ministre sortant de la Défense est l’un des meilleurs soutiens de Macron. Il a été le véritable « Monsieur Afrique » de Hollande, supplantant ses collègues des Affaires étrangères qu’on a très peu vus à la manœuvre au point d’en oublier leur identité.

Tout porte donc à croire que le futur locataire de l’Élysée marchera plutôt dans les pas de son prédécesseur immédiat et poursuivra la mise en œuvre de sa doctrine pour l’Afrique : moins d’interventionnisme politique, plus de relations sur le plan sécuritaire et économique. On est loin du changement radical, mais dans une certaine évolution conjoncturelle dont l’Afrique devra se contenter si elle-même ne se décide à « couper le cordon ombilical ».

Hassane Mijiyawa


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