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[Interview] Jean-Pierre Rougou : « Rien ne prouve qu’Ali Bongo n’ira pas au terme de son mandat »


L'opposant Jean-Pierre Rougou à son domicile de Libreville
L’opposant Jean-Pierre Rougou à son domicile de Libreville

Blogueur et acteur politique gabonais, Jean-Pierre Rougou est l’un des principaux dirigeants de l’Union nationale (UN), l’un des principaux partis d’opposition au Gabon. Le 17 avril, il a annoncé sa décision de participer au dialogue national boudé par Jean Ping et sa sortie de l’UN. À l’issue de cette concertation, il nous livre son sentiment, donne des explications de son nouveau positionnement politique et ses perspectives.

Africapostnews : Ancien responsable de l’Union nationale (UN), l’un des principaux partis d’opposition au Gabon, vous avez décidé de participer au dialogue national initié par Ali Bongo contre l’avis de votre parti. Qu’est-ce qui a motivé votre décision ?

Jean-Pierre Rougou : Je vous remercie d’avoir bien voulu m’inviter à m’exprimer sur ma décision de participer au dialogue proposé par le président de la République, en décalage avec la position officielle de mon parti politique, l’Union nationale.

Je dois vous dire d’entre de jeu que je n’ai jamais démissionné de l’Union nationale dont, faut-il le rappeler, je suis membre fondateur et l’un des vice-présidents.

Ceci étant dit, ma décision de participer au dialogue proposé par le président de la République procède d’une analyse profonde de la situation politique tant au sein de l’UN que dans le pays.

Concernant l’UN, le 16 avril dernier, je vous avais dit que j’avais été sonné par le fait que le candidat de mon parti, l’Union nationale, n’a pas été retenu comme candidat à l’élection présidentielle, alors qu’il avait toutes les faveurs des pronostics vu qu’il avait respecté la procédure exigée par le Front de l’opposition et que le choix définitif avait lieu chez le président du parti. De nombreux militants de l’Union nationale ne se sont pas remis de ce psychodrame. Il y a eu en outre les résultats proclamés par la Cour Constitutionnelle, qui contredisaient la vérité des urnes. Conséquence immédiate : le sang a coulé. C’était le deuxième psychodrame, en plus des épisodes dramatiques antérieurs. Pour toutes ces raisons, j’ai décidé d’observer un temps de silence en me retirant momentanément.

Tout ce qui est arrivé était prévisible. Et nous n’avons eu de cesse de le dire. L’obstination des uns ou la fixation que certains se sont faite sur la candidature de Jean Ping nous a profondément divisés. L’issue aujourd’hui ne nous surprend point. Seuls ceux qui ont sous-estimé les contingences ou les facteurs externes sont surpris. Neuf mois après, le même entêtement continue alors que ces psychodrames auraient dû nous instruire pour prendre du recul en vue d’affiner nos positions et pourquoi pas changer de stratégie.

D’ailleurs, de nombreux militants et cadres de l’Union nationale comme moi ne se sont pas remis de ce psychodrame.

Au niveau du pays, les évènements post-électoraux ont laissé le Gabon dans un climat de tension indescriptible, un pays profondément divisé et meurtri, en proie à une crise politique sans précédent. Un pays au bord de l’implosion.

Cette situation a donc conduit le pouvoir, la communauté internationale et l’opposition démocratique à se convaincre de privilégier la voie du dialogue politique et de la réconciliation nationale afin de permettre à notre pays de sortir de l’impasse actuelle.

Il y avait donc une alternative : observer le pourrissement, soit tenter de sortir le pays de l’ornière en apportant ma modeste contribution à l’initiative du président de la République.

Pour moi le choix était clair.

Les cadres (de l’UN) comprennent ma démarche et beaucoup m’ont apporté leur soutien.

Après votre sortie, vous avez finalement choisi de démissionner. Par ailleurs, votre décision a été plutôt mal accueillie par des militants de l’opposition qui n’ont pas eu de mots assez durs à votre encontre. Comment avez-vous vécu cette période ?

Je vous répète que je n’ai jamais démissionné de mon parti politique et je ne crois pas avoir fait l’objet d’une procédure disciplinaire jusqu’à ce jour.

En ce qui concerne la posture des militants que vous avez évoqués, je vous invite a distinguer les militants de base qui ne sont pas toujours au fait des grands enjeux politiques et qui effectivement peuvent me condamner, et les cadres qui eux comprennent ma démarche et dont beaucoup m’ont apporté leur soutien.

D’ailleurs le temps a fini par révéler certains dessous de l’affaire autour du choix du candidat unique de l’opposition. Je suis soucieux de la vérité, du respect des accords tenus et non d’une quelconque gloriole.

J’ai donc vécu cette période avec toute la sérénité de celui qui n’a rien à se reprocher. Et qui assume sa décision.

Vous avez participé au dialogue national. Quelles en sont les principales conclusions ?

Beaucoup de décisions ont été prises au cours de ce dialogue politique. Il n’y a qu’à relire le protocole d’accord pour s’en convaincre. Outre les modifications importantes de la Constitution et de la loi électorale, il y a le dessaisissement des institutions intervenant sur la chaîne des opérations électorales notamment la Cenap, le ministère de l’Intérieur et la Cour constitutionnelle.

La Cour constitutionnelle est déchargée des opérations de recensement de la population et de la proclamation des élections. Tout comme le ministère de l’Intérieur. Les élections politiques sont à deux tours. Et c’est une donnée importante.

J’ai pris part à un dialogue qui a pris ses résolutions et je participerais à la mise en œuvre de ces résolutions.

Vous n’avez obtenu ni la limitation des mandats du président de la République ni la réduction du mandat de 7 à 5 ans ni la libération des prisonniers politiques. Finalement ce dialogue a-t-il été utile ?

Le dialogue politique, ainsi que son nom l’indique, avait pour but de résoudre définitivement les causes des palabres générées par la gestion des élections et aussi de prendre des mesures de décrispation et d’apaisement pour réconcilier les Gabonais. Bien sûr que dans ces mesures, on note la libération des prisonniers. À ce propos, le dialogue a sollicité le chef de l’État pour la libération de ceux-ci. Il a aussi demandé l’indemnisation des victimes des violences électorales de 2009 et 2016. Je précise ici que nous suivrons l’application de toutes les résolutions du dialogue politique parce qu’elles doivent être traduites soit en textes de loi, soit en textes réglementaires.

Les participants au dialogue ont proposé la mise en place d’un gouvernement d’union chargé de mettre en œuvre les résolutions du dialogue. Certains dénoncent déjà la perspective de ce gouvernement comme un partage de postes sur le dos du peuple. Intégrerez-vous le prochain gouvernement ?

Comme en toute chose, il y a l’esprit et la lettre, ce gouvernement vient dans ce contexte apaiser les esprits et suivre la mise en œuvre intégrale des résolutions du dialogue

Comme vous, Casimir Oyé Mba dont vous avez été proche pense que Jean Ping et Ali Bongo doivent dialoguer. Quel est votre sentiment ?

Comme vous le savez j’ai beaucoup d’amitié pour Monsieur Casimir OYE MBA, pour qui j’ai le plus grand respect et avec lequel je partage beaucoup de points dans sa vision politique.

La question du dialogue est un point de divergence comme il peut y en avoir dans beaucoup de famille politique ; celle-ci ne devrait donc pas remettre fondamentalement en cause notre relation.

Pour ce qui est de sa proposition, je respecte son point de vue, mais moi j’ai pris part à un dialogue qui a pris ses résolutions et je participerais à la mise en œuvre de ces résolutions.

Je voudrais aller à la rencontre des populations de ma circonscription de l’Ogooué Aval (dans le Moyen — Ogooué)

Quelles sont vos relations aujourd’hui avec vos anciens amis de la coalition pour la nouvelle République qui soutient Jean Ping ?

Vous comprenez que n’ayant jamais été membre de cette coalition j’entretiens tout de même des relations courtoises et fraternelles avec la plupart d’entre eux.

Je reste convaincu que nous souhaitons tous le meilleur pour notre pays. Les voies et moyens peuvent différer, mais l’objectif est le même.

Quelles sont vos perspectives politiques désormais ? Serez-vous candidat aux prochaines élections législatives ?

La première chose est que je voudrais aller à la rencontre des populations de ma circonscription de l’Ogooué Aval (dans le Moyen-Ogooue). Ensuite, m’engager dans la campagne d’explication et la  mise en œuvre des résolutions du dialogue et enfin pour ce qui concerne les législatives j’en parlerais le moment venu.

Pensez-vous qu’Ali Bongo ira au terme de son mandat ?

Pour l’instant, rien ne me prouve le contraire.


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