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[Tribune]Pétrole en Afrique: Gagner la guerre des investissements au milieu des forces qui déstabilisent l’industrie


Serge Toulekima (à gauche), Consultant en énergie en Australie
Serge Toulekima (à gauche), Consultant en énergie en Australie

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), un cartel pétrolier dont 6 des 14 membres viennent du continent africain, a revu sa stratégie, passant d’une guerre avec les producteurs américains d’huile de schiste pour défendre sa part de marché, à une stratégie de réduction de la production, pour tenter de rééquilibrer un marché du pétrole surapprovisionné. En même temps, le secteur de l’énergie connaît une mutation sans retour, en raison de forces déstabilisantes de toute nature, qui font baisser les prix du pétrole et drainent les investissements, forçant les entreprises à se concentrer sur la remise à flot de leurs bilans.  Les effets de ces perturbations ont été omniprésents dans les économies africaines qui dépendent du pétrole.  Elles ont maintenant grand besoin de nouveaux investissements. Un jour ou l’autre, les investissements reprendront pour que les entreprises maintiennent leur ratio de remplacement des réserves au-dessus de 100%. Mais le seuil de rentabilité des futurs projets sera étroitement surveillé par les investisseurs. Les économies pétrolières africaines doivent se positionner comme l’option de prédilection pour les futurs investissements. Nous leur recommandons de se concentrer sur trois aspects clés qui leur feront gagner la bataille des nouveaux investissements:

1) un capital humain talentueux et passionné;

2) des contrats pétroliers novateurs et flexibles;

3) des prestataires de services dynamiques, offrant des prestations de classe internationale.

Une chute brutale et inattendue du prix du pétrole

L’effondrement du prix du pétrole, tombant de ses pics historiques du milieu de l’année 2014, a laissé plusieurs économies pétrolières du continent africain avec une ‘gueule de bois’ difficile à élino-mining. Entre juin 2014 et janvier 2015, le prix du pétrole s’est rétracté de presque 60%. Avec moins de trésorerie, les pays exportateurs de pétrole ont été forcés de réduire, voire de discontinuer les injections d’investissements essentiels à leurs programmes sociaux. On a eu également recours aux emprunts sur les marchés internationaux pour minimiser le déficit.

Quand les prix ont commencé à baisser, pendant le troisième trimestre 2014, l’OPEP considérait l’huile de schiste américaine comme un désagrément dont il fallait purger le marché. Pour tenter d’enrayer la montée des producteurs d’huile de schiste américains, l’OPEP a pompé encore plus de pétrole, malgré la surabondance évidente du marché.

La réaction de l’OPEP à l’effondrement des prix: Une guerre avec les producteurs d’huile de schiste américains pour leur part de marché

Selon les données publiées par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la production de pétrole brut de l’OPEP au deuxième trimestre 2014, était de 30,27 millions de barils par jour. Deux ans plus tard, au troisième trimestre 2016, elle était de 32,77 millions de barils par jour, soit une augmentation de 8%. Clairement, l’objectif de l’OPEP était de maintenir les prix à la baisse et de forcer les producteurs à coûts d’exploitation élevés, c’est-à-dire les producteurs américains d’huile de schiste, à cesser leurs activités. Malheureusement, cette politique brutale entre l’OPEP et les producteurs d’huile de schiste américains a échoué à rééquilibrer un marché du pétrole saturé, et a en fait exacerbé le problème de surapprovisionnement, problème qui s’est trouvé encore amplifié par le ralentissement de l’économie chinoise.

Certes, certains producteurs américains d’huile de schiste ont mis la clé sous la porte, mais les économies pétrolières ont aussi souffert, en raison d’une baisse significative de leurs recettes. Par contraste, les producteurs d’huile de schiste gagnaient en efficacité et en robustesse, poussant leur seuil de rentabilité à la baisse. Il était clair que pousser à la faillite les producteurs d’huile de schiste américains afin de conserver une large part du marché était une stratégie complètement inefficace, et au milieu de l’année 2016, l’OPEP a réalisé qu’il fallait l’abandonner.

Sans vainqueur dans la guerre pour la part de marché, il fallait une nouvelle stratégie

Il a donc été décidé de réduire la production. Fin 2016 les pays de l’OPEP, menés par l’Arabie Saoudite, ainsi que des pays non membres, sous l’égide de la Russie ont réussi à négocier une entente pour la réduction de la production pétrolière. Les pays de l’OPEP ont accepté de réduire de 1,2 million de barils leur apport journalier au marché, tandis que les pays non-OPEP réduisaient le leur de 558 000 barils par jour. Dans la mise en œuvre de ce genre d’entente, ce sont les détails qui posent problème.  En janvier 2017, l’entente a pris effet pour une période de six mois, et a porté ses fruits, ce qui ne laisse pas de surprendre.

La nouvelle stratégie de l’OPEP marche-t-elle?

Le 25 mai 2017, les pays membres et non membres de l’OPEP se sont réunis à Vienne et ont convenu de prolonger les restrictions de production pendant neuf mois, jusqu’en mars 2018. Au cours de la conférence de presse qui a suivi, les producteurs d’huile de schiste américains ont cessé d’être le concurrent maléfique dont il fallait purger le marché ;  celui-ci était maintenant jugé suffisamment vaste pour faire une place à la production d’huile de schiste américaine. La guerre commerciale pour la part de marché connaissait une trêve. De plus, dans son Rapport sur le marché pétrolier de mars 2017, l’AIE semblait optimiste quant à la résorption de l’excédent pétrolier. L’AIE a, pour le moment du moins, maintenu ses prévisions de 2017 pour une croissance de la consommation mondiale de 1,3 million de barils par jour. Au premier trimestre 2017, les compagnies pétrolières internationales ont indiqué des bénéfices qui, si l’on considère les prix plus élevés du pétrole, étaient comparativement plus élevés qu’au premier trimestre 2016.  Avec le retour au profit des compagnies pétrolières, l’espoir de voir les investissements revenir a commencé à renaître dans les pays pétroliers d’Afrique, qui depuis 2014, »dansaient sous la pluie » en attendant la fin de l’orage.

Une invitation à la prudence

Certaines questions restent néanmoins en suspens en ce qui concerne les mouvements de l’OPEP. La plus évidente est de savoir que faire si le surapprovisionnement du marché n’a toujours pas été résorbé à la fin des neuf mois d’extension. Il se pourrait bien que la volonté de réduire la production au-delà de mars 2018 commence à fléchir. Nous en saurons plus cette année, quand l’OPEP se réunira à nouveau pour son 173ème congrès le 30 novembre, à Vienne.

En supposant que l’excédent persiste après les 9 mois d’extension de production réduite, et que l’OPEP abandonne sa stratégie de rééquilibrage, le prix du pétrole pourrait rapidement dégringoler à moins de $40 le baril, même si c’est ce que l’Arabie Saoudite semble déterminée à éviter, en raison de l’imminente introduction en bourse d’Aramco. Ce scénario apocalyptique pour 2018 repose sur deux composantes clés dans l’équation de l’offre et de la demande: l’offre des producteurs d’huile de schiste américains et la demande chinoise et indienne. En 2017, la production d’huile de schiste américaine reste dynamique et continue d’approcher de niveaux record. Cela pourrait être de très mauvais augure pour la stratégie de rééquilibrage embrassée par l’OPEP. De plus, un ralentissement de la demande par les deux plus gros importateurs asiatiques de brut (la Chine et l’Inde) contribuerait à invalider les restrictions de production préconisées par les pays de l’OPEP et leurs associés. Au milieu de tant d’incertitudes, s’ajoute encore la reprise de production par des projets pétroliers en eau profonde, dans lesquels l’efficacité technique s’accroît, rendant ces projets plus concurrentiels. Malgré quelques timides signes de rééquilibrage, la route qui s’ouvre aux compagnies et aux économies pétrolières est encore pleine d’embûches.

Forger l’avenir : il ne suffit plus d’attendre et de réagir

L’utilisation des énergies renouvelables avance constamment, et rien ne l’arrêtera. Nous pensons cependant que le pétrole continuera à jouer un rôle important dans l’économie mondiale pendant des années encore, et qu’il continuera à largement contribuer au PNB des économies pétrolières africaines. Les bas prix prolongés ont eu un impact négatif sur les investissements, ce qui est un facteur déterminant pour pousser les entreprises à maintenir leur ratio de remplacement des réserves au-dessus de 100%. En conséquence, les investissements dans la nouvelle production finiront par reprendre. Ceci dit, il est vraisemblable que les investisseurs éviteront les projets à hauts coûts et aux longues périodes d’amortissement. Pour les économies pétrolières d’Afrique, se contenter de réagir, comme par le passé, aux événements inattendus, ne suffira plus. La bataille qui les attend, c’est une bataille pour les investissements, et cette bataille s’engagera entre deux groupes de producteurs: les producteurs à hauts coûts contre les producteurs à bas coûts. Pour gagner cette bataille, elles doivent se démarquer d’une attitude d’attente/réaction pour forger leur avenir.

Le secteur de l’énergie affronte une tempête encore jamais rencontrée. Les perturbations frappent sur tous les fronts. On peut inclure: une perturbation technologique avec la révolution de la production d’huile de schiste; une perturbation environnementale liée à la conscience accrue du réchauffement climatique; une perturbation démographique qui se manifeste par des changements dans l’attitude des consommateurs; une perturbation politique, qui fait que les habitants du monde exigent une bonne gouvernance et une responsabilisation de leurs dirigeants. Face à ces forces déstabilisantes sans précédent, les économies pétrolières africaines ne peuvent que participer activement à la réinvention fondamentale du secteur de l’énergie. Pour gagner la bataille des investissements, les producteurs africains doivent se focaliser sans relâche sur trois domaines qui incluent:

  1. Le Capital humain

La plupart des entreprises sont bien conscientes du fait que recruter, former et retenir des employés talentueux est extrêmement difficile. Ce sont les personnes talentueuses et passionnées qui sont l’élément clé pour attirer les investissements. Aucun investisseur digne du nom ne placerait ses capitaux dans un environnement où les conflits industriels sont la norme. Prenons par exemple cinq compagnies qui ont le même type d’opérations: il y aura toujours une différence dans leurs performances globales, qui sera liée aux personnes qu’elles emploient. Dans toute entreprise, la clé du succès, ce sont les hommes et les femmes qu’elle emploie. Nous jugeons donc qu’en continuant à former des ingénieurs, des géologues et autres, de classe internationale et équipés d’une solide déontologie, le coût des affaires sera affecté positivement.

  1. Contrats pétroliers

Les contrats pétroliers ne sont pas un jeu à somme nulle. Ce qui est bénéfique à l’État doit aussi être bénéfique pour l’investisseur. Il faut de nouveaux contrats pétroliers novateurs pour stimuler les investissements.  Ces contrats doivent être d’une grande souplesse pour que les parties puissent les adapter au contexte économique ambiant. Ces contrats doivent être sous-tendus par un bon système juridique qui est indépendant et qui protège la richesse et l’investissement.

Les lois pétrolières, ou les codes relatifs aux hydrocarbures passés par les parlements doivent être conçus pour attirer les investissements et protéger les intérêts du public. En conséquence, il convient de bien équilibrer les besoins concurrents. La flexibilité étant la clé d’un environnement commercial dynamique et changeant, les lois pétrolières ne doivent pas inclure de clauses fiscales, car tout amendement exigerait l’aval du parlement.

  1. Contenu local

La présence de compagnies locales diverses et concurrentielles dans la chaîne complète du processus de production contribuera à réduire le coût des activités commerciales. C’est là où l’État peut jouer un rôle prépondérant, en créant les conditions nécessaires au développement des capacités des entreprises locales, dans le respect des normes internationales. Engager des compagnies à l’extérieur du pays pour exécuter des travaux de terrain ordinaires peut multiplier les coûts. Dans la guerre aux investissements, la situation idéale serait que les prestataires locaux fournissent des prestations comparables en qualité à celle des sous-traitants étrangers, mais à moindre coût.

Pour conclure:

Les producteurs d’huile de schiste américains ont saisi la part du lion depuis 2014, et sont aujourd’hui l’une des forces les plus déstabilisantes de l’industrie, forçant les producteurs de pétrole à réévaluer leur modèle économique. Ce que nous dit leur percée est que les investisseurs reviendront si on leur propose des projets à amortissement rapide et dont le seuil de rentabilité peut baisser. La leçon à tirer pour les économies pétrolières africaines est la nécessité de remanier leur environnement commercial en diminuant le temps d’amortissement et le seuil de rentabilité de leurs projets.

Un mot sur l’auteur:

Serge Toulekima est un consultant en énergie dont l’expérience se poursuit depuis 25 ans, et qui est basé à Perth, en Australie. Il est membre de l’Institut Australien des Chefs d’Entreprise.  Son expérience s’étend en Afrique, en Europe, en Asie et en Australie.

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* Le titre de cette tribune a été adapté en raison des contraintes liées à la publication web. Le titre original de cette tribune est : « La nouvelle priorité des producteurs de pétrole africains: gagner la guerre des investissements, au milieu des stratégies mouvantes de l’OPEP et des forces qui déstabilisent l’industrie du pétrole ».


1 Comment on this Post

  1. Paul-Marie GONDJOUT

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt cette tribune libre sur la guerre des investissements pétroliers en Afrique et je suis en partie d’accord avec cette approche sur le nécessaire développement du capital humain, la flexibilité des contrats et un développement de l’entreprenariat local pour servir la sous traitance. Ce sont là des critères objectifs pour arriver à attirer des investissements. Il y a, je pense, d’autres éléments factuels qui sont des facteurs bloquants ou repoussoirs pour favoriser l’investissement en Afrique. Le niveau d’efficacité de l’administration pétrolière est de ceux là. Les administrations sont souvent lentes à prendre des décisions industrielles pour plusieurs raisons dues à des pesanteurs politiques ou des faiblesses techniques quand elles ne sont pas teintées de corruption.
    Les facteurs bloquants c’est aussi l’implication intéressée des chefs d’état et de leurs entourages dans la gestion des revenus pétroliers créant souvent une opacité dans ce domaine qui ne favorise pas le minimum de transparence nécessaire aux bonnes décisions industrielles et commerciales.
    Bien sûr nous pourrions évoquer d’autres éléments mais ceux là avec ceux énoncés dans l’article me paraissent les plus importants.

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