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[Interview] L’Afrique et la franc-maçonnerie, les confidences du gabonais Charles M’ba, un franc-maçon influent


Charles M'ba, ancien ministre gabonais initié à la franc-maçonnerie
Charles M’ba, ancien ministre gabonais initié à la franc-maçonnerie

Ancien ministre des Finances du Gabon sous Omar Bongo,  Expert-Comptable diplômé d’État. Charles M’ba est l’un des rares responsables politique gabonais qui ne cache pas son appartenance à la franc-maçonnerie. Ce 17 juin à Paris, il animera une conférence sur le thème « Franc-maçonnerie et pouvoir politique : incompatibilités ou duplicité ; exigences ou complaisances. Le cas du Gabon ». Charles M’ba est également l’auteur de 2 livres :  ‘‘Gabon la passion du pays’’ et ‘‘Mes mots’’ parus en 2016  aux éditions Iggybook.

 

Africapostnews : Le 17 juin prochain se tiendra à Paris une conférence-débat consacrée au rôle de la franc-maçonnerie et des pouvoirs politiques en Afrique. Aujourd’hui, quel bilan dressez-vous de l’implantation de franc-maçonnerie sur le continent africain ?

Charles M’ba : Jean Mourgues, un Franc-maçon célèbre a dit : « des Francs-maçons partout, la Franc-maçonnerie nulle part ! » Pour ce qui est de leur implantation, je crois que les Francs-maçons sont présents dans tous les pays africains.  Ils y concrétisent leur fraternité. Qu’elle soit d’origine anglaise, européenne ou française, la Franc-maçonnerie en Afrique ne tient pas le même rôle partout ; elle n’a donc pas la même influence partout. Globalement, nous le voyons tous, sa contribution est controversée ; mais celle-ci est à l’image des progrès politiques et économiques sur notre continent. Moi je crois qu’elle pourrait apporter beaucoup. Elle peut notamment apporter sur les questions essentielles comme la démocratie et la moralisation de la vie publique. Pour cela il faut que soient dépassés les anathèmes, les faux semblants et la mystification. Quand on est observé, on est forcément jugé ; mais je suis effaré par la qualité des accusations portées et encore plus  par ceux qui les portent ou les relaient ! Il faudrait davantage de raison et faire comme dit Descartes : « Ne jamais rien prendre pour vrai que je ne puisse vérifier par moi-même » Et sur la Franc-maçonnerie, la simple étude appliquée permettrait d’éliminer beaucoup de contrevérités !

Un peu partout en Afrique, la franc-maçonnerie est très mal perçue et est victime de toute sorte de récits fantasmagoriques. Selon vous, pourquoi les Africains sont-ils réfractaires à l’idée d’être maçon ?

En effet, la Franc-maçonnerie est victime de fantasmes. On se croirait encore au 19è s., au temps de Léo Taxil, le roi du canular antimaçonnique. En 1897, lorsqu’il reconnait avoir raconté des mensonges sur la Franc-maçonnerie, il n’y a plus personne pour le croire. « Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose ! » Avec la mondialisation et la circulation astronomique de l’information, chacun peut y aller de son fantasme abracadabrantesque. Le fait est cependant que la Franc-maçonnerie est une Institution considérée dans les pays démocratiques comme une autorité morale ; elle y est respectée comme telle. Il est regrettable que chez nous elle alimente plutôt des fantasmes injustifiés et qui servent davantage à effrayer la primordiale curiosité intellectuelle. Être réfractaire à quelque chose que l’on ne connait pas s’apparenter à du sectarisme, être réfractaire à quelqu’un que l’on ne connait pas conduit à la xénophobie et au racisme. Alors que l’Afrique et les Africains ont plutôt besoin d’ouverture sur l’Autre, sur les autres, avec ce qu’ils sont et ce qu’ils portent ! Il nous faut accueillir l’Autre, le différent !

Je ne crois pas en la schizophrénie qui transformeraient les Francs-maçons africains en bras armé ou en agents du néocolonialisme et donc en « ennemi » du notre continent.

L’un des reproches que l’on fait régulièrement aux loges africaines, c’est d’être le bras armé de l’Occident et d’entretenir des liaisons occultes avec certaines multinationales étrangères. Les francs-maçons africains sont-ils les instruments du néocolonialisme sur le continent?

Les Francs-maçons africains qui sont visés ici sont comme les autres francs-maçons d’ailleurs, des hommes et des femmes particulièrement attachés à la Liberté, à la liberté de conscience, à l’égalité entre les hommes et à la Fraternité humaine. Comme leurs frères qui sont reçus dans les loges en Europe, ceux qui sont reçus dans les loges en Afrique sont issus des sociétés africaines. Ils portent la culture et les comportements, les qualités et les défauts. Ils ne viennent pas d’un autre continent ni a fortiori d’une autre planète ! Nous devons donc tous nous interroger sur les valeurs que nous portons ou que nous voulons porter dans l’action publique notamment.

Par ailleurs, je ne crois pas en la schizophrénie qui transformeraient les Francs-maçons africains en bras armé ou en agents du néocolonialisme et donc en « ennemi » du notre continent. Comme chacun des enfants d’Afrique, ils doivent être questionnés sur leur contribution à la construction de l’Édifice du Progrès moral et matériel en Afrique. D’autant qu’ils disent constituer de hautes valeurs morales ! Pourquoi ne pas les prendre au mot ?De Gaulle qui n’était pas Franc-maçon, contrairement à Félix Éboué,  a écrit que quand la France va mal elle le doit à la médiocrité de ses enfants. Il en est de même pour chacun de nos pays et pour notre continent. Il nous est recommandé de passer de la phase de dénonciation à celle de l’énonciation. L’Afrique a besoin de construire et d’établir les valeurs compatibles avec la gestion de l’intérêt général. La Franc-maçonnerie propose une voie, une école ; il en faut d’autres et quelles sont-elles ?

En Afrique, la franc-maçonnerie et la vie politique vont de pair. Les citoyens ont l’impression que les maçons ont la main mise sur cette dernière. Dans certains pays africains, il est presque impossible d’accéder à certains postes sans appartenir à une loge.  Mythe ou réalité ?

C’est aussi l’histoire de la Troisième République française où les Francs-maçons étaient des acteurs politiques décisifs : Jules Ferry, Emile Littré ou encore Émile Combes. C’est un phénomène naturel et humain que les hommes aient tendance à se regrouper par affinité. C’est parfois l’établissement scolaire, l’université, le métier, même la pratique sportive, l’église que l’on fréquente ou encore la sensibilité commune à des causes comme pour le Lion’s Club ou le Rotary.  Il n’y a, a priori, pas de mal tant que ces affinités ne sont ni exclusives ni sectaires, car elles peuvent alors causer et nourrir des drames humains et des catastrophes. Au-delà, il s’agit aussi d’accepter que le monde moderne est connecté et que plus on a de connections plus on a d’information et plus on a d’information, plus on a d’opportunités afin d’organiser sa prospérité. On voit bien que parfois être ancien élève de telle ou telle école peut se révéler plus efficace que d’appartenir à la Franc-maçonnerie ! Cela s’appelle le « réseautage » !

Il y a donc beaucoup du mythe à considérer que la Loge est le sésame universel en Afrique. Certains l’imaginent en se faisant admettre en Franc-maçonnerie, mais beaucoup déchantent amèrement. La Franc-maçonnerie qui considère que le Travail est le premier devoir de l’Homme s’en tient au talent, au travail et à l’expérience. C’est toujours le travail qui paie le plus !

Franc-maçon de haut rang, vous avez occupé des fonctions importantes au sein de l’appareil étatique gabonais. La franc-maçonnerie et ses membres sont régulièrement présentés comme des influenceurs de la vie publique. C’est le cas au Gabon ?

J’ai intégré l’État gabonais et la politique gabonaise à cinquante ans. Auparavant j’avais fait carrière en France dans un grand groupe industriel, après un passage dans un Cabinet d’Audit et même dans l’enseignement ! Lorsque vous occupez des fonctions importantes, agir, construire et influencer fait partie de votre job. Au Gabon ou ailleurs. Si les principaux responsables sont francs-maçons, il faut souhaiter que leurs valeurs morales notamment et de travail influencent leur action au milieu des autres. Il faut souhaiter qu’ils soient exemplaires, c’est aussi leur Devoir.

La Franc-maçonnerie peut être bénéfique à l’Afrique parce qu’elle prône des valeurs morales indispensables à la bonne gouvernance, économique, financière, politique et sociale.

Ali Bongo Ondimba, Denis Sassou Nguesso, Blaise Compaoré, Omar Bongo Ondimba, Idriss Déby Itno, François Bozizé, Faure Gnassingbé, etc., toutes ces personnalités franc-maçonnes ont la particularité d’être chefs d’État ou de l’avoir été. Depuis plusieurs années déjà, la gouvernance dans leurs pays respectifs est fortement décriée, entachée par des faits souvent avérés de concussion, de corruption, de favoritisme et par de nombreux actes de violations des droits de l’Homme. Finalement, en quoi la franc-maçonnerie est-elle utile et bénéfique aux pays africains ?

La décision d’entrer en Franc-maçonnerie est une décision personnelle et individuelle. La Franc-maçonnerie cultive la liberté et par conséquent la responsabilité. Cependant, la conscience est individuelle et le salut est personnel. Il faut donc interroger chacun, directement.

Vous évoquez la responsabilité collective, institutionnelle. En quoi la religion, l’Islam, le Christianisme, le Judaïsme, l’Hindouisme sont-ils   responsables lorsque des Musulmans, des Chrétiens des juifs, des Hindous se comportent mal ou causent du tort à l’Humanité. La Franc-maçonnerie peut être bénéfique à l’Afrique parce qu’elle prône des valeurs morales indispensables à la bonne gouvernance, économique, financière, politique et sociale. Parce qu’elle prône des valeurs de justice qui assurent la paix, parce qu’elle prône le Travail et l’Effort dont nous avons tellement besoin pour construire nos pays et le continent. La tentation d’amalgamer est malheureusement trop forte. Pourtant, il nous faut à tous, faire preuve de plus de discernement pour, comme le dit le proverbe, ne pas jeter le bébé avec l’eau sale du bain ! Comme partout ailleurs, en Franc-maçonnerie aussi, rien ne se crée, tout se transforme. La Franc-maçonnerie ne créée rien elle ambitionne de contribuer à transformer, à perfectionner les hommes avec l’espoir de faire des hommes meilleurs pour une société meilleure.

A ma connaissance, la franc-maçonnerie n’a aucun rôle pour l’instant dans une crise post-électorale gabonaise 

Quel a été le rôle de la franc-maçonnerie gabonaise au plus fort de la crise post-électorale de 2016 ?

A ma connaissance, aucun rôle pour l’instant dans une crise qui est toujours là !  Et c’est vrai, comme toujours, comme dans tous les conflits que l’humanité a connus, la liberté des Frères fait qu’ils sont présents dans les deux camps ! Sans doute, des Frères d’autres pays ou d’autres continents agissent dans l’ombre, car il faut bien que la communauté internationale s’interpose ! L’expérience de la vie m’a conduit sur ces terrains-là, en Côte d’Ivoire et au Congo. J’ai eu le bonheur de faire mon Devoir et de remplir ma mission de fraternité.

Une partie des maçons gabonais, dont vous, est favorable à l’alternance démocratique au Gabon. Face à vous, vous avez des frères qui soutiennent obstinément le pouvoir en place. Quelle est l’atmosphère au sein de vos loges respectives ?

Si les réunions maçonniques se terminaient en pugilats, je suis certain que la presse s’en ferait l’écho et que tout le monde le saurait ! Ce n’est manifestement pas encore le cas ; et il faut s’en réjouir.  Du reste, rien ne rendrait possibles de tels comportements. La Franc-maçonnerie propose une société civilisée ou les opinions contraires peuvent et doivent s’exprimer, dans le respect mutuel, sans danger ni drame. Elle est une école de la démocratie où, notamment, chacun apprend à se mettre au service de la collectivité et aussi à céder sa fonction temporelle. Il faut que chacun puisse être en mesure d’apporter sa pierre, sa contribution. Même l’union est un combat, quotidien !

Dans une lettre datée du 21 mai 2017 et lue dans les églises de Côte d’Ivoire, les évêques catholiques ont déclaré que la franc-maçonnerie était incompatible avec la chrétienté ? Qu’en pensez-vous ?

Je suis surpris. Élevé et éduqué dans la culture chrétienne, je ne trouve pas le commandement que les chrétiens sincères francs-maçons enfreignent. Nous en serions sinon toujours au combat du début du siècle qui opposa l’Eglise et les Francs-maçons attachés à la liberté de conscience et à la libre pensée ?  Il me semble qu’il s’agit davantage d’une question politique du gouvernement des hommes, que spirituelle. Cela me fait penser au désaccord avec les Calvinistes.  Je demande à être mieux éclairé et je crois en l’accueil de l’Église catholique. Comme chrétien, je suis très heureux d’avoir érigé dans mon village d’Ebeigne, la chapelle Saint Luc Saint Pierre, l’une des plus belles de mon pays.

Propos recueillis par Alex Saizonou


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