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[Horizons nouveaux] : Du braconnage à la responsabilisation


Hirmana Sassou-Nguesso
Hirmana Sassou-Nguesso

Par mesure de précaution, je fais dès à présent valoir ma liberté d’expression. Oui, bien-sûr, une fois que c’est chose dite, ça parait tout de suite évident : « Elle est libre, qui l’a attachée ? ». D’ailleurs, cette mesure parait d’avance vaine face à certains systèmes de défense automatiques s’illustrant généralement par des remarques redondantes d’une pertinence inédite telles que « mais l’Afrique a d’autres problèmes » ou la fameuse « les gens meurent et elle nous parle des faux problèmes comme ça ».

Bon, allez, rangeons les armes, baissons la garde le temps de quelques minutes et discutons ! Discutons des espèces. Discutons de tradition. Discutons de développement. Discutons de l’Afrique.

Me croiriez-vous si je vous confirmais que l’Afrique est le continent le plus affecté par le troisième trafic le plus lucratif du monde ? Pourriez-vous imaginer que notre continent est la plaque tournante d’un marché de 14 à 20 milliards d’euros par an ? Ne nous emballons pas trop vite, ce marché est loin d’être le plus noble qu’il soit puisqu’il s’agit de la vente illégale d’espèces sauvages résultant du braconnage.

Qu’est-ce que le braconnage ? Vaguement, c’est la chasse ou la pêche illégale. Aux premiers abords, le sujet abordé semble banal et non spécifique à l’Afrique. C’est en zoomant sur nos sociétés que l’on réalise à quel point les activités liées au braconnage, facteur de la disparition de certaines espèces, font partie intégrante de notre quotidien, voire de notre culture.

Si vous ne voyez toujours pas où je veux en venir, pensez à la dernière fois que vous vous trouviez révolté(e) à la vue de défenses d’éléphant en guise de décoration dans le salon de votre oncle ou même dans le vôtre ; pensez à la dernière fois que vous refusiez un mets délicieux à base de viande de brousse par pure éthique ; rappelez-vous aussi de votre dernier mariage coutumier où les tenues traditionnelles des chefs et les tapis en peau de léopard vous mettaient mal à l’aise. À quand remontent ces événements (ou devrais-je plutôt les appeler des non-événements) ? Laissez-moi deviner : Tout cela remonte à… Roulements de tambour… Jamais. Même là, qui est vraiment choqué de cette réponse ? Sûrement très peu. Rassurez-vous, mon angle ici n’est pas de vous plonger dans une culpabilité handicapante mais dans une remise en question fructueuse.

Agir, oui, mais comment ?

Nombreux d’entre nous sommes des disciples de nos traditions, nombreux d’entre nous ignorons que certaines sont une menace pour notre écosystème, pour notre vie. Sommes-nous pour autant à blâmer ? Je ne pense pas.

Cependant, une fois que l’on prend conscience de la situation alarmante qui est née de certaines de nos pratiques, une fois que l’on apprend qu’un éléphant est abattu toutes les 15 minutes pour son ivoire et que la population d’éléphants en Afrique est passée de 20 millions en 1900 à un peu moins de 500.000 en 2013, il est de notre devoir d’agir.

Agir, oui, mais comment ? Comment expliquer aux anciens et aux chasseurs apprentis qu’ils devront changer certains rituels au profit de la survie des espèces menacées ? S’adonner à cette tâche requiert du courage dans des sociétés où le droit d’ainesse est prépondérant, de l’exactitude et surtout de la patience comme tout travail de sensibilisation. Ne nous voilons pas la face, les idées qui viennent chambouler des siècles de pratique s’installent sur plusieurs générations et avec méthode.

De toute évidence, mon propos prendrait comme un air de réquisitoire si j’oubliais de mentionner que les produits issus du braconnage ne sont pas uniquement destinés à nos salles à vivre du village ou à nos marmites. Le braconnage est généralement massif quand il est perpétré à des fins commerciales mafieuses. Je suis persuadée que si les populations ne souffraient pas autant, elles ne prendraient pas part à ce genre de transactions au bénéfice dérisoire. En risquant sa vie pour de l’ivoire qui sera vendu à 7.000 $ (soit le PIB par habitant nominal du Botswana à peu près égal à 4 millions de francs CFA le kilogramme) sur le marché asiatique, qui représente la destination finale de la plupart des espèces chassées, le braconnier local ne touche que la maudite somme de 95$ (environ 55.000 francs CFA soit à peu près le SMIG au Tchad). Ce chiffre est révélateur d’une misère sans nom qui frappe une large partie de notre continent et qui résulte d’une gouvernance qui laisse à désirer.

Oui, je politise tout ! Et avec gain de cause !

Oui, nos gouvernements respectifs devraient participer activement à la lutte contre le braconnage, non pas en massacrant systématiquement les braconniers aux limites des parcs nationaux, mais en proposant des conditions de vie meilleures à l’ensemble des populations de notre continent et en sensibilisant sur la menace que représente le braconnage pour l’environnement donc pour le développement. Si nous ne mettons pas de pression sur nos élus en ce qui concerne ces questions trop souvent omises des débats, qu’est-ce qui les motivera ? Certainement pas les multiples conférences dont les accords partent aux oubliettes une fois qu’ils doivent être mis en pratique.

Prenons conscience du danger, prenons conscience des traditions et de leurs limites, prenons conscience de la misère mais surtout prenons conscience de notre pouvoir de changer les mécanismes défaillants.

Braconnage de substance

Je cause, je cause mais, hélas, je me sens tellement loin du but. Si loin que nous n’avons pas encore abordé ce que l’on nomme le « braconnage de substance » qui correspond au fait de capturer des espèces, très souvent protégées ou menacées à des fins purement alimentaires. Qui sommes-nous pour condamner le villageois dont la première ressource alimentaire est la viande de brousse ? Pouvons-nous sermonner ceux qui mangent ce qu’ils trouvent, que ce soit de la viande singe ou de pangolin ? Quel culot !

Devant ce cas particulier, qui n’aurait pas tendance à réduire au silence tout mon discours sur la survie des espèces en prônant la survie des êtres humains concernés ? Ce serait même cruel, dégradant, immoral, de ne pas réagir instinctivement de la sorte.

N’y a-t-il pas de solution viable garantissant la survie concomitante des espèces et des consommateurs ? Ne pouvons-nous pas réfléchir à l’établissement d’élevages d’animaux sauvages ? Ne pouvons-nous pas faire mieux ?

De l’Afrique du Sud, au Tchad, en passant par le Botswana, la Tanzanie, le Kenya, le Gabon, la République du Congo, nous sommes tous concernés.

La question du braconnage et de sa place en Afrique peut susciter de nombreux débats sur comment gérer nos traditions qui ont tendance à se poser comme obstacles au développement du continent.  Participent à ce débat les conservateurs, qui privilégient les traditions, les modérés qui tentent, tant bien que mal, à trouver un équilibre entre traditions et développement et les « pro-développement » qui, eux, éradiqueraient tout ce qui s’oppose ou freine le développement du continent.

Et vous, à quelle catégorie appartenez-vous ? Que proposez-vous ? Qu’avez-vous appris ?

Avis à mes frères et sœurs gabonais : depuis le 28 septembre 2016, le pangolin (mammifère le plus braconné du monde) est une espèce protégée. On va faire comment ?

Hirmana Sassou-Nguesso


2 Comments on this Post

  1. Hamza OBOLO

    Bon début. Les questions que vous soulevez sont très importantes. Sauf que je suis resté un peu sur ma faim. La terminologie liée aux problématiques de ce genre est-elle appropriée au contexte africain notamment le mot « braconnage »? Les uses et coutumes font parti de toute une dynamique socio-anthropologique et histoire en perpétuelle évolution. Les aborder comme une donne importante dans la mise en danger de plusieurs espèces animales est une évidence. Mais, n’est il pas encore mieux de procéder à un comparatif entre ce qu’elles ont été, ce qu’elles sont devenues et ce qu’elles pourraient être ou ce à quoi elles pourraient servir dans ce contexte ? Autre expression occidentale qui doivent sortir de notre intellect : « les populations ». Pour les problématiques de ce genre, il important à mon humble avis, de permanament s’identifier aux personnes – voir aux différentes parties prenantes – impliquées dans ces phénomènes et en même temps s’en exclure afin de rester lucide… Voilà ! Un commentaire un peu tiré par les cheveux. J’espère qu’il vous sera utile.

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    • Je tiens tout d’abord à vous remercier pour l’intérêt que vous portez à mon papier.
      J’essaierai de vous apporter les précisions réclamées dans la pleine mesure de mes moyens.
      Tout d’abord, votre remarque sur la terminologie est très pertinente. À mon avis, c’est une question d’approche: mon angle était plus environnemental que culturel ou sociétal d’où l’accentuation sur le mot « braconnage ». En outre, étant donné que le sujet abordé est un sujet assez oublié voire ignoré de l’Africain lambda, le mot « braconnage », de par sa brutalité, aide à obtenir l’effet escompté: le choc. Il attire l’attention et, par conséquent, sensibilise déjà un minimum. Je pense qu’une fois que les projecteurs seront braqués sur l’acte même et que le débat sera officiellement ouvert, l’approche socio-anthropologique aura plus de portée et il sera plus intéressant de la traiter à ce moment là. Ne faudrait-il pas laisser aux lecteurs le temps d’intégrer ce premier volet d’informations afin qu’ils puissent être prêts à contribuer de manière pragmatique au débat? Théoriquement, on peut dire que vous êtes en avance sur votre temps!
      En ce qui concerne l’usage du mot « populations », j’admets qu’il est trop impersonnel et imprécis pour le sujet traité. Je prends modestement en compte cette remarque (la première également) pour mes prochains écrits qui, j’espère, susciteront le même intérêt et la même étude de votre part.
      En vous remerciant pour vos encouragements,
      Hirmana.

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