Afrique du Sud : réouverture du procès sur la mort suspecte d’Ahmed Timol, militant anti-apartheid


Ahmed Timol, militant anti-apartheid mort en détention en 1971. Les circonstances de sa mort restent floues

Justice Afrique du Sud (Johannesburg) – Cette semaine la Haute cour de justice de South Gauteng a rouvert un dossier vieux de 45 ans : la mort suspecte d’un militant anti-apartheid. Les témoins ont défilés à la barre afin d’apporter des éclaircissement sur les circonstances exactes de la mort d’Ahmed Timol.

Il faut remonter aux années noires de l’Afrique du Sud. L’année 1971 exactement. En plein régime apartheid. Plus précisément à John Vorster Square, quartier général de la police. En octobre de cette année, les forces de l’ordre annoncent à la famille d’Ahmed Timol, militant anti-apartheid, le décès de ce dernier. D’après le médecin légiste ce professeur se serait suicidé. Une version jamais acceptée et contredite par les parents et proches de l’activiste. Selon eux, il ne fait nul doute que leur bien aimé est mort entre les mains de la police après des sévices insoutenables. 45 ans après, et grâce au travail de détectives privés, ils ont obtenu la réouverture du procès.

Un soir d’octobre, Ahmed Timol, membre du Parti communiste, est embarqué avec son ami Samuel Essop dans les locaux de la police de l’époque. Cinq jours plus tard il décède en détention. Selon le communiqué officiel, le militant aurait fait un saut mortel depuis le dixième étage de l’immeuble. « Le défunt a sauté par la fenêtre et s’est écrasé sur le sol, il serait absurde d’envisager autre chose. », concluait alors le juge chargé de l’enquête.

Après des demandes infructueuses pour rouvrir le dossier en 1996 et 2004, la détermination de la famille finira par payer en 2016. Le témoignage crucial d’Essop aura finalement déclenché la rouverture du dossier. Par ce nouveau procès, la famille du défunt entend prouver qu’il s’agit d’une histoire montée de toutes pièces pour couvrir un meurtre.

De nombreux témoins à la barre

Plusieurs personnes se sont succédé à la barre, témoignant à l’unanimité du climat de violence qui régnait au QG. Parmi les témoins, le frère d’Ahmed, Mohammed Timol. Devant la cour, il a livré le récit de ses 141 jours en détention et comment il a appris le décès de son frère. « Nous avons une mauvaise nouvelle, votre frère est mort », lui ont sèchement annoncé les policiers.

Une ancienne détenue, Dr Dilshad Jhetam, a elle aussi partagé sa part de vérité. Retenue au John Vorster Square en même temps qu’Ahmed, elle atteste de tortures répétitives subi par « l’Indien ». Selon ses dires, elle entendait ses cris chaque soir. « Il les suppliait d’arrêter, et pleurait même parfois », affirme-t-elle. Mais soudain tout à changé. Le rythme a changé. Les officiers étaient tous à la hâte. Ahmed était mort.

Durant son témoignage, Jhetam est longuement revenu sur les sévices corporels qui lui ont été infligés. Frappée, humiliée, électrocutée, elle a raconté son horreur. « Je me tenais debout dans une flaque de ma propre urine […] je nageais dans mon propre vomi […] c’était horrible. »

Une version des faits soutenus par le célèbre avocat des droits de l’homme, Georges Bizos. A la barre, mercredi 28 juin, le magistrat confirme les méthodes utilisées par la police en ce temps. « Ils étaient leur propre chef » a-t-il déclaré. Violences, tortures, passages à tabac, il l’atteste sans équivoque. Tout le monde savait ce qui se passait au quartier général de la police. Il a par ailleurs raconté qu’officiels et membres du corps médical travaillaient de pair pour dissimuler les dérives des policiers et donc entraver la justice.

« Plus de 70 personnes sont décédées lors de leurs détentions ». Des morts toujours qualifiées de suicide.

Les policiers survivants appelés à témoigner

Face à tous ces témoignages, le juge Billy Mothle en charge de l’affaire a demandé à ce que tous les policiers survivants soient assignés à comparaître. Il estime que leurs témoignages sont nécessaires pour établir les circonstances exactes qui ont conduit à la mort de Timol. Selon la cour, sur les 23 officiers impliqués dans l’arrestation et la détention de Timol, seuls trois (3) sont toujours en vie.

La prochaine audience devrait avoir lieu entre le 24 juillet et le 4 août.