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[Opinion] Le peuple camerounais ne croit plus à l’alternance politique


Le drapeau national du Cameroun
Le drapeau national du Cameroun // DR http://madeinmboa.net

Opinion Africapostnews – Alors que le Cameroun se prépare à un énième scrutin présidentiel, le peuple, quant à lui, se montre résigné, découragé, déçu, voire même dégoûté par la politique. Ce pays qui compte 23 millions d’habitants, avec une impressionnante population électorale, pense que tout est joué d’avance et qu’il ne sert plus à rien de se battre contre le dinosaure septuagénaire Paul Biya. Les camerounais, dans leur grande majorité, ne croient plus aux institutions, et encore moins en l’homme politique camerounais de tous bords. Et avec l’expérience qu’ils ont de ce qui se passe dans les pays voisins tels que le Gabon en 2016 et les deux Congo, il y a effectivement matière à dégoûter pour ce qui va une fois de plus se passer au Cameroun cette année 2018. Fini le temps où ils se demandaient à quand et comment l’alternance politique. La question actuelle est plutôt de savoir pour combien de temps encore ?

Le plus ahurissant dans le Cameroun actuel est justement cette sorte de déterminisme qui s’empare des têtes et des cœurs de tous ces vaillants fils et filles de ce pays. On a l’impression que fondamentalement, puisque le politique organise et contrôle tout, la nature a décidé de l’aider à s’imposer en mal. Si tel est le cas, sans doute, ce peuple l’a compris. Et d’aucuns disent à quoi cela sert-il encore d’aller à l’élection présidentielle ? Il y a lieu d’attendre une bonne fois que Dame nature renonce à son acharnement et écoute enfin les jérémiades de ces millions de personnes qui ont soif de liberté, de démocratie et surtout de voir leur terre se développer. Mais comme en politique, la chaise vide finit par vider la chair de son contenu énergétique, d’autres citoyens camerounais estiment qu’il faut aller à cette élection, tenter l’alternance jusqu’au bout, malgré le découragement généralisé. A commencer par le faible taux d’inscriptions sur les listes électorales.


Listes électorales et stratégies de privation du droit de vote

De janvier à août 2017, seuls 403 069 nouveaux inscrits sur les tableaux. Ainsi sur 23 millions d’habitants, on compte seulement 6 500 000 électeurs dans tout le Cameroun. Il y a donc un désintéressement criard de l’électorat pour ce scrutin. Le 5 septembre dernier, Abdoulaye Babale, Directeur général d’Elecam a déclaré dans un communiqué de presse que « 6,5 millions de cartes d’électeurs ont été produites depuis le début de la refonte biométrique des listes électorales au Cameroun. 95, 92% desdites cartes ont été remises aux propriétaires ». On peut retenir de ce propos du DG le détail de la refonte biométrique du fichier électoral. Ce travail visait à rassurer l’électeur sur les enjeux de la transparence du processus électoral. Mais il semble que cette propagande n’ait pas eu un effet escompté auprès de la population.

Il faut dire que dans les pays africains qui ont signé le pacte de longévité présidentielle d’une même famille, les méthodes de découragement du peuple coïncident ou se cachent derrière des campagnes politiques envahissantes et omniprésentes sur l’espace public. De ce populisme, nous retenons que tout le monde ne s’intéresse pas à la politique, alors qu’elle, s’intéresse à tout le monde. Mais de quelle façon ? Dans le cas d’une présidentielle, on vous dit dans les médias publics de vous inscrire massivement sur les listes électorales. Cependant derrière, on n’établit ni ne délivre les cartes nationales d’identité aux citoyens pour démocratiser et ouvrir le scrutin à tout le monde. On peut prendre le cas de « L’Opération 11 millions d’inscrits », menée par le jeune Cabral Libih, qui a dénoncé cette grossière privation : « Dans l’arrière pays, plusieurs personnes n’ont pas de cartes nationales d’identité et ne peuvent donc pas s’inscrire. Malgré l’intérêt de notre opération, nous n’avons pas atteint notre objectif 2017 ». Alors que la carte nationale d’identité n’est pas un luxe.

Vote à partir de 20 ans au Cameroun

L’autre conséquence de la restriction du droit de vote au Cameroun découle de l’incohérence suivante : la majorité pénale est fixée à 18 ans, tandis qu’il faut avoir 20 ans pour voter. Autrement dit, on peut se marier à 15 – 16 ans, aller à la guerre à 17 – 18 ans, aller à l’université dans un autre continent à 16 – 17 ans, mais pas assez mature pour choisir son dirigeant. En d’autres termes, les autorités camerounaises estiment en 2018, au 21e siècle, qu’un jeune camerounais de moins de 20 ans n’est pas capable de choisir ce qui est bien pour lui ; qu’il n’est pas assez conscient pour exercer son droit de vote ; et qu’il doit atteindre 20 ans pour enfin jouir pleinement de tous ses droits de citoyen à part entière. C’est clairement une violation de libertés fondamentales. C’est une volonté politique qui vise à priver, à discrino-mining, à élino-mining une frange importante de la population électorale camerounaise. Faut-il rappeler que la population africaine, et particulièrement camerounaise, est très jeune. La tranche d’âge de 15 à 25 ans est dynamique et impressionnante en Afrique. En leur donnant le droit de vote à partir de 18 ans, on leur donne le pouvoir et le courage de participer à la vie politique, de s’intéresser aux enjeux économiques et culturels de leur cité. Il ne faut pas attendre qu’ils soient à l’université pour qu’on leur dise toutes ces vérités en provoquant leur indignation. Oui, la jeunesse camerounaise sait qu’on abuse d’elle, parce qu’elle a déjà atteint sa majorité, au sens kantien du terme. D’ailleurs les autorités le savent, puisqu’en période électorale, ce sont ces jeunes que l’on voit au premier plan dans les causeries et les meetings politiques de tous bords pour faire le nombre. Qu’ils aient 20 ans ou pas encore, ces jeunes participent au scrutin jusqu’à ce que certains d’entre eux soient stoppés à la porte des bureaux de vote s’ils n’ont pas la chance d’avoir la bonne carte.
En somme, le Cameroun, à l’épreuve d’un nouveau scrutin sans surprise, sombre dans une sorte de résignation généralisée. Malgré quelques manifestations parsemées et autres mouvements de protestation, le peuple camerounais s’est littéralement confiné dans un déterminisme qui trouve à raison mille et une justifications. Le problème n’est donc plus tant le dirigeant en lui-même, tout le monde sait de quoi il est incapable. On s’inquiète surtout pour cette jeunesse qui voit sa vie couler dans les eaux de l’indifférence et de mauvaise gouvernance. Le même sera réélu pour un septennat. Cela veut dire au pire sept ans de blocage à supporter encore.


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