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Sénégal : à peine nommé, le nouveau gouvernement déjà sous le feu des critiques


Le Premier ministre sénégalais Mahammed Boun Abdallah Dionne.

Au Sénégal, le Premier ministre Mahammed Boun Abdallah Dionne a présenté jeudi dernier son nouveau gouvernement, soit 24h après avoir lui-même été reconduit à son poste.  Si la majorité des ministres ont été reconduits, quelques modifications sont à noter et soulèvent de nombreuses questions.

De 25 à 39 ministres

Le premier changement du nouveau gouvernement est (à nouveau) d’ordre numérique. En effet, si la population sénégalaise ne s’attendait pas à une réduction du nombre de ministres afin de respecter une des promesses de campagne du candidat de Benno Bokk Yakaar durant la dernière présidentielle (la limitation du nombre de ministres à 25), elle ne prévoyait sûrement pas son accroissement. Ainsi, apparaît une constante à tous les remaniements ministériels du Président Macky Sall : l’augmentation graduelle du nombre de ses ministres. Suivant cette logique, ce nouveau gouvernement Dionne se compose désormais de 39 ministres contre 32 auparavant. Toutefois, il faut noter que le gouvernement Dionne I comptait en tout 39 ministres et secrétaires d’États et beaucoup de ces derniers sont devenus des ministères à défaut d’être supprimés.

 Une multiplicité des portefeuilles ministériels

Sur les dix-huit ministres ayant conservé leur poste on peut compter Amadou Bâ (Économie, Finances et Plan), Mary Teuw Niane (Enseignement supérieur, Recherche et Innovation), Augustin Tine (Forces armées) ou encore Serigne Mbaye Thiam (Éducation nationale). Cependant, ce gouvernement (bis) a avant tout bénéficié de nombreuses chaises musicales. En effet, 13 ministres ont été reconduits tout en étant invités à exercer d’autres fonctions : c’est le cas de l’ancien ministre de la Justice maître Sidiki Kaba, devenu ministre des Affaires étrangères, et de Mbagnick Ndiaye, ex-ministre de la Culture et de la Communication devenu ministre de l’Intégration africaine, du NEPAD et de la Francophonie.

 Cependant, le grand changement réside dans l’érection de secrétariats d’État en ministères, suscitant de nombreuses questions. Ainsi pour Fary Ndao, ingénieur géologue et membre du PDR (Parti Demain la République) : « Le Président fait le pari de la multiplicité des portefeuilles ministérielle, et avec des dénominations très détaillées, histoire d’avoir une attention minutieuse sur chaque sujet/projet ».

Néanmoins, cette multiplicité ministérielle est sujette aux interrogations quant à la coordination des projets et le respect de la vision d’ensemble de l’État. Ainsi, la création de nouveaux ministères relance le débat sur la nécessité d’une fusion entre certains ministères en vue d’une plus grande efficience. De plus, elle pose la question des frontières entre ministères aux attributions relativement proches tels que le ministère de la Formation professionnelle, le classique ministère du Travail et le ministère de l’Emploi et de l’insertion sociale.

Pour Fatima.Z. Sall, membre du parti « Osez l’Avenir » : « On a l’impression de revivre les compositions gouvernementales sous Wade de type « arrangement floral « . Et le risque avec l’éclatement des ministères est bien sûr l’empiètement. Par exemple, on peut s’interroger sur la pertinence d’un ministère des mines et de la géologie à côté d’un ministère du pétrole, et un ministère de l’industrie… ». De plus, sur la question de la séparation de certains ministères, elle tranche : « Bien sûr que regrouper ces ministères aurait été plus logique au regard même de la manière dont l’éclatement a été opéré. Il y a des ministères dont rien que les intitulés révèlent une légère incongruité ».

Toutefois, Absatou Ndiaye, conseillère en communication politique, est d’un avis contraire : « On a tenté de regrouper des ministères avant. Si l’État change de stratégie aujourd’hui c’est peut-être parce qu’il y avait des carences ou de l’inefficacité. C’est aussi possible que certains ministères se soient retrouvés surchargés en travaillant sur 2 ou 3 secteurs voisins. Je pense qu’on peut retenir une volonté de réformer l’administration à travers cette nouvelle composition. Peut-être qu’on se retrouvera avec des administrations plus agiles et performantes. »

Le choix du resserrage politique ?

Dans ce nouveau gouvernement, sont notés les départs de technocrates tels que Eva Marie Col Seck (ancienne ministre de la Santé et de l’action sociale), Mankeur Ndiaye (ancien ministre des affaires étrangères) ou encore Viviane Laure Elisabeth Bampassy (ancienne ministre de la Fonction publique, de la rationalisation des effectifs et du renouveau du service public) qui pour beaucoup, semblent payer leur manque d’engagement politique, et ce malgré une forte popularité auprès de la société civile. Toutefois, cette corrélation est-elle juste ?

En ce qui concerne Eva Marie Col Seck et Mankeur Ndiaye, il faut rappeler que les deux ex-ministres furent en poste depuis le début du septennat de Macky Sall, soit depuis 2012. De ce fait, la question de l’usure est une réalité qui n’a surement pas échappé au Premier ministre. De même, certains évènements ont également taché leur bilan.  Par exemple, aux Affaires étrangères, l’échec de l’élection d’Abdoulaye Bathily à la Commission de l’Union africaine quand on sait l’importance accordée à la diplomatie par le président Macky Sall ou encore les difficultés pour l’ancienne ministre de la Santé à résoudre la carence en appareils de radiothérapie : le pays en compte un seul pour 15 millions d’habitants.

Ainsi pour A. Ndiaye, le limogeage de Eva Marie Col Seck marque avant tout la fin d’un cycle : « Elle a enrichi le Sénégal en infrastructures médicales et a été exceptionnelle dans sa gestion de la crise Ebola. Mais on l’a vu aussi buter face aux syndicats et aux problèmes du personnel médical. Il est temps pour la santé de passer à une réorganisation administrative qui à mon avis, justifie pleinement le choix porté sur Monsieur Abdoulaye Diouf Sarr qui a une capacité à organiser, restructurer, mais aussi pacifier les situations de crise ». Par ailleurs, l’implication de l’ancienne ministre a été saluée ce lundi par sa nomination au rang de ministre d’État avec un siège au conseil des ministres.

Toutefois, l’opposition reste critique quant à l’efficacité de ces nouveaux ministres. Pour Papa Ismaela Dieng, journaliste et blogueur : « Tout dépend de ce qu’on entend par efficacité. La majorité réfléchit beaucoup plus en termes “d’efficacité électorale ». Il faut féliciter ceux qui ont gagné[1] (presque tous) et continuer à nourrir les viviers électoraux ».

À ce sujet, F. Ndao questionne : « Peut-être que le président a nommé un gouvernement moins « technocratique » et plus « politique » en vue des élections présidentielles de 2019 ? »

Question pertinente puisque le ministère de l’Intérieur, principale pomme de discorde entre la majorité et l’opposition par son rôle d’organisateur des prochaines élections, a été confié à Aly Ngouille Ndiaye plus marqué politiquement que son prédécesseur Abdoulaye Daouda Diallo devenu ministre des Infrastructures, des Transports terrestres et du Désenclavement. À cela s’ajoute, comme nous le souligne P.I. Dieng, la disparition de certains « poids morts » tels que Yakham Mbaye (ancien Secrétaire d’État à la communication) et Youssou Touré (ex- secrétaire d’État à l’Alphabétisation et coordonnateur du Réseau des enseignants du parti au pouvoir), « des personnes qui surtout électoralement ne représentent rien », confie le journaliste et blogueur.

Cependant pour beaucoup, ce gouvernement reste technique et expérimenté en comptant en son sein des technocrates et administrateurs confirmés. Parmi eux, on retrouve le nouveau ministre de la santé Abdoulaye Diouf Sarr cité plus haut, qui s’est illustré par le travail de transformation infrastructurel et organisationnel abattu au COUD[2] et dernièrement par la réorganisation des collectivités territoriales avec l’implémentation de l’acte 3 de la décentralisation.

De plus, la jeunesse de ce gouvernement Dionne II n’est pas synonyme d’indulgence tant les attentes sont fortes notamment sur les gros chantiers tels les secteurs de l’éducation, de l’emploi ou encore de la gestion des énergies.  Ainsi, comme nous le rappelle notre conseillère en communication politique A. Ndiaye : « L’Etat avait entamé un lourd travail de protection des enfants de la rue, la ministre sera très attendue. 2018 et 2019 seront avant tout des années d’aboutissement des premiers projets du PSE [3], donc je ne pense pas du tout qu’il s’agisse de gouvernement politique. Mais, je ne serais pas surprise que le prochain dans quelques années soit lui politique pour essentiellement communiquer sur les réalisations ou polisser les retards ».

 F.Z. Sall quant à elle tranche : « Après, tout gouvernement est politique. Faut-il faire un parallèle entre les prochaines élections (dans 15 mois) et la non-reconduction de ministres n’étant pas impliqués sur le terrain politique ? Pas forcément. Je préfère éviter les spéculations. »

[1] Référence aux dernières législatives ayant eu lieu en juillet dernier.

[2] Centre des Œuvres universitaires de Dakar.

[3] Plan Sénégal Emergent


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