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Tribune : le devenir du franc CFA peut-il s’offrir un débat serein ?


Vincent Duchaussoy
Vincent Duchaussoy // DR Archives personnelles VD

Par Vincent Duchaussoy *

Comme cela arrive périodiquement, avec une très nette tendance à l’intensification, le franc CFA fait de nouveau la Une de l’actualité en Afrique francophone. Les débats quant à la nature et à la pérennité de cette monnaie, loin de s’être endormis ces dernières années, se sont encore ravivés à la faveur du geste du polémiste et suprémaciste franco-béninois Kémi Seba, lequel brûlait en place publique un billet de 5.000 francs CFA, le 19 août dernier à Dakar, pour protester contre cette monnaie.

L’homme, de son vrai nom Stelio Capo Chichi, est à prendre avec des pincettes. Un temps proche d’Alain Soral et de Dieudonné M’Bala M’Bala, il a été condamné à plusieurs reprises en France pour des faits d’incitation à la haine raciale. Néanmoins, son geste semble être le reflet d’une contestation montante de cette monnaie utilisée par quatorze pays d’Afrique subsaharienne – pour la plupart d’anciennes colonies ou d’anciens protectorats français – au sein des opinions publiques africaines. Ce débat n’est pas neuf. Il est notamment nourri depuis plusieurs années déjà par un collectif d’économistes africains et français, dont l’ancien ministre togolais Kako Nubukpo est la figure la plus médiatique. Ils offrent une critique du franc CFA bien plus étayée et argumentée que ces agitateurs publics, et permettent de poser le débat sur une sortie ou non du franc CFA de manière plus sereine.

Car s’il est une chose dont il faut se réjouir, c’est que l’on puisse aujourd’hui débattre de la zone franc et du franc CFA, de la même manière dont, à la suite de la crise financière de 2007-2008, l’Europe s’est emparée des questions relatives à la monnaie et aux institutions en charge de sa gestion. Encore faut-il pouvoir entrer dans ce débat sur des bases solides, et non sur des affirmations fausses. L’objectif de cette tribune n’est donc pas, précisons-le clairement, de défendre ou de pourfendre la zone franc, dont le devenir appartient aux populations africaines concernées, mais de restituer quelques faits historiques, établis par l’analyse des archives africaines et françaises de sa longue histoire, afin d’éclairer la compréhension des enjeux du présent et de proposer quelques brèves réflexions prospectives.

Dans le système monétaire de la zone franc, la Banque de France ne joue qu’un rôle marginal.

Commençons par rappeler en quelques mots aux béotiens ce qu’est la zone franc. Celle-ci est composée de deux zones monétaires, l’Union économique monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) qui utilisent chacune une monnaie dénommée franc CFA. L’UEMOA regroupe le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée Bissau, la Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo ; ils partagent une banque centrale commune, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). La CEMAC regroupe le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine et le Tchad ; et partagent la Banque centrale des États d’Afrique Centrale (BEAC). On note historiquement quelques différences dans le fonctionnement et dans la nature de la coopération avec la France entre les deux zones régionales, mais les principes généraux gouvernant la zone franc demeurent sensiblement les mêmes.

On dénombre quatre principes fondamentaux qui régissent la zone franc et en font la plus vieille zone monétaire en activité au monde. Le Trésor français assure et garantit la convertibilité libre et illimitée du franc CFA en franc puis en euro, avec lequel le franc CFA entretient une parité fixe. En échange de cette garantie, la BCEAO et la BEAC centralisent les réserves de change de leurs États membres et en déposent aujourd’hui 50 % – mais autrefois davantage – sur un compte ouvert à la Banque de France au nom du Trésor français. C’est le compte d’opération. Les réserves servent ainsi à gager l’émission de francs CFA par les banques centrales. C’est le point capital du fonctionnement de la zone franc, qui fait l’unicité de ce système monétaire et le différencie du système d’émission en vogue dans l’ancien empire britannique après les indépendances. Dans ce dernier cas, en effet, l’émission de monnaie par la banque est strictement conditionnée au montant des réserves déposées auprès du garant, alors qu’en zone franc les possibilité de tirage sont illimités, ce qui signifie que le compte d’opérations peut se trouver en découvert. Il est donc important de préciser que la Banque de France, parfois présentée à tort comme la clé de voute du système monétaire de la zone franc, n’y joue en réalité qu’un rôle marginal. Celle-ci se limite en effet à tenir le compte d’opération, en tant que banquier du Trésor français, ainsi qu’à assurer le secrétariat du comité monétaire de la zone franc. Le leadership politique, comme dans le cas de toute coopération internationale française en la matière, est donc exercé uniquement par le Trésor français.

Quand la France jugeait la zone franc non essentielle stratégiquement

Créé en 1945 au lendemain de la Libération, celui qu’on appelle alors le franc des Colonies françaises d’Afrique est au cœur du pacte colonial. Sa pérennité après 1960 est avant tout lié à la nature des indépendances africaines. La France a tout fait, en effet, pour privilégier des régimes envisageant la poursuite d’une forte collaboration avec l’ancienne puissance coloniale, dans le cadre de la Communauté française. Parmi les leaders africains d’alors, certains comme Léopold Sédar Senghor au Sénégal ou Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire avaient été ministres en France sous la Quatrième République (1947-1958). Parmi les anciennes colonies françaises d’Afrique, seule la Guinée de Sékou Touré fit le choix dès 1958 d’une rupture brutale avec la France et d’une indépendance totale, s’excluant de fait de la zone franc. Quatre ans plus tard, le Mali choisit lui aussi de quitter la zone franc, créant sa propre monnaie, le franc malien. Mais il y revint dès 1967 sur la base d’une collaboration bilatérale avec la France avant de réintégrer l’union monétaire ouest-africaine en 1984. Pourtant, le Mali avait été une force motrice des négociations des accords de Matignon, signés le 12 mai 1962 entre la France et les pays africains de la zone franc. Ces accords permettaient de transcrire dans le droit la réalité politique nouvelle née des indépendances africaines sans toutefois modifier le fonctionnement général de la zone franc. Créées au milieu des années 1950, les banques centrales conservaient leur siège parisien et accueillaient toujours 50% d’administrateurs français, tandis que l’intégralité des réserves de change devait être déposée sur le compte d’opération. Mais il est intéressant de constater que la zone franc ne vit pas aujourd’hui sa première constatation. Elle a, au contraire, déjà fait l’objet de critiques analogues conduisant à une transformation du système, au tournant des années 1970.

Ce système commence en fait à être remis en cause à compter de la fin des années 1960, notamment sous l’influence du président nigérien Hamani Diori, sensible aux questions monétaires et internationales. Sous le patronage des leaders politiques de la zone que sont Senghor et Houphouët-Boigny, Diori réunit des experts francophones internationaux – parmi lesquels l’économiste Samir Amin – et supervise la rédaction d’un mémorandum pour la réforme du système monétaire. En cette période, pourtant, quitter la zone franc ne fait pas partie des options envisagée par la partie africaine. En revanche, la réflexion existe paradoxalement côté français. Au sein des services dirigés par Jacques Foccart, « Monsieur Afrique » des présidents de Gaulle et Pompidou, certains conseillers évoquent ouvertement l’opportunité de mettre fin à cette coopération monétaire, jugée non essentielle stratégiquement. Cette option ne trouvant pas de concrétisation politique, les nouveaux accords de coopération monétaire signés en novembre 1972 à Brazzaville et en décembre 1973 à Dakar représentent un transfert de souveraineté en faveur des États africains en échange de la pérennité de la zone franc. La présence française au sein des institutions est drastiquement réduite, l’obligation de dépôts des réserves passe à 65% et le principe du transfert des banques centrales en Afrique est acté. Il sera effectif à la fin de la décennie, de même que la nomination de gouverneurs africains, prélude à l’africanisation complète du personnel. Ces transformations institutionnelles s’accompagnent d’une refonte des règles d’intervention des banques centrales, afin de les adapter aux réalités des économies africaines. La volonté des États est en fait de dégager des marges de manœuvres supplémentaires pour accroître leur poids dans le financement des programmes de développement, alors que la hausse des cours des matières premières produit une hausse constante des recettes pendant toute la décennie.

Recréer à des échelles régionales, des poches de stabilité perdue au niveau global

Mais pourquoi, alors, n’ont-ils pas profité de cette période favorable pour quitter définitivement la zone franc ? Les explications sont de plusieurs ordres. Il ne faut pas écarter la force du pacte colonial, et l’appétence de nombre de leaders africains francophones d’alors pour une relation forte avec la France. D’autant que la période est marquée par les débuts, en Europe, du processus d’union économique et monétaire qui aboutira à la création de l’euro trente ans plus tard et dont la France est une force initiatrice et motrice. Certains chefs d’État de la zone franc ne font pas mystère de leur inquiétude de voir la France préférer un jour son engagement européen à sa solidarité envers ses anciennes colonies. Toutefois, des facteurs exogènes permettent également d’expliquer ce choix de la continuité. En 1971, une rupture majeure, pressentie depuis les années précédentes, bouleverse le système monétaire international. Le président des États-Unis Richard Nixon annonce en août de cette année que son pays met unilatéralement fin à la libre convertibilité du dollar en or, mettant fin au système monétaire international hérité de la conférence de Bretton Woods (1944). Le monde bascule soudainement d’un régime de changes fixes, articulé autour du dollar, seule monnaie convertible en or, à un flottement généralisé des changes, générateur d’une incertitude accrue et d’un risque d’instabilité. Compte tenu du contexte de hausse des cours des matières premières et des grandes attentes placées dans l’agenda du développement économique, la zone franc est alors vue par beaucoup de dirigeants comme un facteur de stabilité dans un environnement monétaire international devenu soudainement instable. Ce sont du reste les mêmes raisonnements qui conduisent en Europe aux prémices de l’intégration monétaire. Intégrations monétaires européenne et africaine dans lesquelles on retrouve, finalement, une conception française ou francophone de la monnaie, une culture monétaire poussant à recréer, à des échelles régionales, des poches de stabilité perdue au niveau global. Tous ces éléments d’instabilité conduisent donc à ce que les Africains choisissent, dans les années 1970, la stabilité que confère l’appartenance à une zone monétaire et, à leurs yeux, le patronage d’une grande puissance.

Aujourd’hui, le débat autour de la réforme ou de la disparition du franc CFA porte de nouveau sur la question de la souveraineté. S’il est logique, près de 60 ans après les indépendances, que les États africains concernés se projettent – pour le moment davantage à travers leurs opinons publiques – sur l’après zone franc, cette sortie du système monétaire actuel n’est pas sans poser un certain nombre de questions. Si la zone franc, par son caractère de dépendance à l’égard d’une puissance tierce, ne saurait n’être qu’un système transitoire, sa sortie ne réglerait pas mécaniquement les problèmes posés par son appartenance. La conquête d’une souveraineté monétaire entière – dont les contours resteraient à définir – impliquerait en effet des choix nouveaux. Dans la théorie économique, les zones monétaires sont souvent analysées à travers le prisme du triangle d’incompatibilité, formalisé par Robert Mundell et Marcus Flemming dans les années 1960. Son principe énonce qu’une économie nationale ne peut réunir simultanément, dans un contexte international, souveraineté monétaire, fixité des changes et libre circulation des capitaux. Retrouver la souveraineté monétaire signifierait ainsi instaurer un contrôle des changes ou exposer à la nouvelle monnaie qui remplacerait le franc CFA à un régime de changes flottants. Les deux solutions sont évidemment possibles, et résultent de choix politiques qui portent d’autres avantages mais également d’autres inconvénients. Par ailleurs, dans la perspective de la conservation d’une zone monétaire qui semble privilégiée par les détracteurs actuels de la zone franc, sur des bases géographiques qui restent là-aussi à définir, l’expérience européenne en la matière – et l’expérience de la zone franc elle-même – suggère que celle-ci ne règle pas le problème de la souveraineté monétaire. Celui-ci continuera à se poser car les pays membres de ladite zone continueront d’avoir des économies aux caractéristiques différentes.

Cela rend plus que nécessaire encore que ce débat naissant quant au devenir de la zone franc et du franc CFA puisse se tenir dans un climat serein et relativement apaisé, et ne pas être pris en otage par une forme de populisme qui ne servirait pas la cause qu’il prétend défendre. Ainsi les arguments des uns et des autres pourront bénéficier de toute l’attention qui leur est due. C’est tout ce que mérite cet enjeu capital qu’est le devenir de la monnaie de quatorze États africains.

*A propos de l’auteur

Vincent Duchaussoy est Docteur en histoire économique contemporaine de l’université de Rouen. Il a publié :

  • Réforme institutionnelle et développement économique dans la zone franc en Afrique de l’Ouest, International Journal of Francophone Studies, n°19/1, mars 2016, p.47-64.
  • Zone franc : 40 ans de coopération monétaire, Paris, Banque de France, 2012
  • La Banque de France et l’État (1978-1984) : enjeux de pouvoir ou résurgence du mur d’argent ?, Paris, L’Harmattan, 2011.
  • La Banque de France et la contrainte européenne, 1979-1984, Histoire, Économie & Sociétés, n°2011(4), décembre 2011, p.47-58.

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