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Mauritanie : L’esclavage ou la plaie purulente du pays


© Jeune Afrique

Mauritanie (Africapostnews) – Quelque part en Afrique, dans la partie occidentale du désert, caché entre le Sénégal et le Maroc (ou Sahara occidental selon vos considérations politiques), se trouve la République islamique de Mauritanie, un des derniers pays du 21ème siècle où l’on peut encore naître esclave.

En Mauritanie, un être humain peut appartenir à un autre être humain. En effet, dans ce pays de l’Afrique de l’ouest, des hommes naissent maîtres, surtout des maures blancs ; tandis que d’autres naissent esclaves, surtout des noirs d’origine négro-africaines. Les premiers sont appelés les bédanes. D’origine arabo-berbères, ils forment l’élite dirigeante et représenteraient environ 15% de la population alors que les seconds, les haratines, ou maures noirs, représenteraient plus de 47% de la population. A côté de ceux-ci d’autres ethnies (wolofs, bambaras, peulhs et soninkés) peuplent la Mauritanie. Cependant ce sont les bédianes, minoritaires, qui détiennent toutes les clés du pouvoir dans un système qui n’est pas sans rappeler les heures les plus sombres d’une ancienne colonie anglaise.

Un esclavage féodal

Malgré les refus systématiques du gouvernement mauritanien en ce qui concerne tous types d’études sur le sujet, le rapport rendu en 2014 par l’ONG Walk Free estiment à 150 000 le nombre de maures subissant une situation de servitude totale, soit 4% de la population. Toutefois, comment vivent ces hommes lorsqu’ils sont sous le joug de leurs maîtres ?

L’esclavage mauritanien est avant tout mental. Dès lors, nul besoin de chaînes. Ainsi, comme l’explique Boubacar Messaoud président de SOS Esclave Mauritanie dans un reportage de CNN : « Les chaînes sont pour les captifs. Les chaînes sont pour les esclaves qui viennent de devenir esclave. Mais l’esclave descendant de plusieurs générations, est esclave même dans sa tête. Il est totalement soumis. Et c’est malheureusement ce genre d’esclavage que nous avons ici, celui dont rêvait le planteur américain ». En effet, comme leurs parents, ils sont nés et mourront esclaves. De plus, que peut-on attendre d’un homme enchaîné ?

Dès l’enfance, ceux-ci assimilent leur statut et intériorisent le fait qu’ils appartiennent à leurs maîtres. Bien évidemment, la scolarisation leur est interdite : l’éducation se limitant outre mesure à l’apprentissage de la terre et de la gestion du camp. Par conséquent, les haratines sont les plus touchés par le chômage et la misère. Par ailleurs, en ville, leur condition de vie n’est guère plus enviable puisque bon nombre d’entre eux vit dans les kebbas1. Bien souvent ils se voient refuser l’accès aux études, à l’armée et aux postes dans l’administration mauritanienne.

Face à cette précarité, de nombreux esclaves affranchis retournent de leur plein gré auprès de leurs maîtres. Ainsi, bien des maîtres comprennent qu’il n’y ait nul besoin pour eux d’user de la violence physique quand la misère constitue une arme suffisante. De même, selon un militant anti-esclavagiste interviewé par Arte : « Beaucoup de personnes perçoivent l’esclavage comme un dogme de la religion qui s’anime dans des faits de soumissions quasi religieuses.

Certains esclaves qu’on aborde refusent de nous suivre car pour eux désobéir au maître revient à désobéir à Dieu et par conséquent, l’enfer éternel ». L’islam pourtant n’est pas une religion esclavagiste, un fait qui n’empêche pas les maîtres de jouer sur les côtés obscurs de la méconnaissance d’une religion auprès de personnes peu instruites.

Vous avez dit esclavage ?

Il existe pourtant des lois en faveur de la répression de l’esclavage. En effet, l’esclavage a été abolie trois fois dans le pays : en 1905 sous la colonisation française, en 1960 à l’indépendance et en 1981 sous le pouvoir militaire mais sans réelle application. De plus, ce n’est que depuis 2007 avec l’arrivée de Ely Ould Mohamed Vall au pouvoir, que l’esclavage est enfin criminalisé. Toutefois, la réelle volonté du gouvernement de condamner ce fléau est questionnable puisque pour criminaliser l’esclavage, encore faut-il le reconnaître.

En effet, à Nouakchott où se trouve l’Assemblée nationale, le mot « esclavage » est bannit ce qui n’est guère étonnant sachant que celle-ci est composée essentiellement d’anciens maîtres. Ainsi à en croire les autorités, il n’existerait de ce phénomène, que des séquelles qui disparaissent peu à peu. Cependant depuis 2015, une nouvelle loi double les peines maximales encourues par les esclavagistes qui encourent désormais non plus  dix mais vingt ans d’emprisonnement. Toutefois l’initiative nous incite à nous interroger sur les raisons qui pousseraient le Parlement mauritanien à punir avec tant d’ardeur un phénomène qui selon lui ne serait que pure fiction…

Par ailleurs, malgré ces lois, une seule condamnation a été prononcée par les tribunaux mauritaniens ce qui comparé au nombre d’anti-esclavagistes mis en prison, est inquiétant. Dès lors, face à un gouvernement préférant jouer la sourde oreille, le chemin à parcourir pour une évolution positive et indispensable de la société mauritanienne paraît long.

Une société civile engagée

Face à cette situation, de nombreuses personnes et organisations, fort heureusement, s’insurgent. Parmi elles, il y a l’association SOS Esclave Mauritanie créée en 2007 et le groupe IRA (Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste) fondé en 2008. Celui-ci est dirigé par Biram Ould Dah Ould Abeid, descendant d’esclave, prix des droits de l’homme des Nations unies en 2013, et qui malgré une détention de plusieurs mois en 2012 est arrivé second lors des présidentielles de 2014 avec 9% des suffrages.

Officiellement ces militants sont soutenus par le gouvernement mauritanien et sont même mandatés par la commission nationale des droits de l’homme. Cependant, la réalité du terrain est toute autre. En effet, les membres de l’IRA sont souvent considérés comme des personnes dont l’unique but est de perturber le système mauritanien et sont souvent emprisonnées.

De plus, ces militants sont accusés d’attirer d’avantage le regard de la communauté internationale sur le pays, déjà soupçonné d’être une plaque tournante du terrorisme. Dans cette situation, les principaux soutiens des anti-esclavagistes sont les ONG internationales, notamment américaines et européennes. Parmi ces soutiens, les anti-esclavagistes peuvent compter depuis juillet le célèbre révérend américain Jesse Jackson, ancien compagnon de lutte de Martin Luther King. Malheureusement, le seul endroit de la Mauritanie vu par la délégation de ce dernier venue en mission d’observation le 8 septembre dernier, fut son aéroport.

Qui ne dit mot consent

Le terme apartheid est violent, douloureux et pour beaucoup lointain. On l’associe à l’Afrique du Sud d’antan, l’illustre à travers des figures ayant lutté pour sa fin tels que Desmond Tutu ou Nelson Mandela, et le laisse au 20ème siècle. On en fait une réalité historique que l’on se doit de d’étudier, que l’on nie sous aucun prétexte mais qui appartient au passé.

Pourtant, le phénomène n’est pas encore éradiqué. Dans bien des contrées, l’asservissement d’une majorité par une minorité reste d’actualité, comme nous le démontre le cas mauritanien. Il est à nous de le dénoncer, de manière vive et sans retenue afin que l’Union africaine prenne ses responsabilités. Que la Cedeao « des peuples » agisse réellement dans l’intérêt de ceux-ci en annulant tout accord de libre-circulation jusqu’à réelle amélioration de la situation. Que cesse enfin ce « deux poids deux mesures » des autorités africaines qui condamnent, à juste titre, l’injustice ailleurs mais restent silencieuses un apartheid se déroule sur leur propre sol.

Enfin, que des personnes cessent d’être emprisonnées avec pour unique blâme celui d’avoir réclamé l’égalité, un principe qui je le rappelle est censé être universel.

1 Le terme désigne littéralement un « dépotoir ».


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