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[Opinion] Lettre à Mogadiscio


© AFP/John Cendon

Chère Mogadiscio,

En cette triste période, je me vois contrainte par les événements de prendre ma plume pour t’exprimer mes condoléances et mes excuses quant à l’indifférence du monde face à ta peine.

C’est avec une grande tristesse que j’ai appris ton deuil. Ce samedi en plein après-midi, tu as dû, seule, faire face à une attaque au camion piégé, dont le bilan actuel dépasse les 300 morts. Ce samedi 14 octobre, devant l’hôtel Safari, tu as ainsi connu l’attentat le plus meurtrier de ton histoire déjà si amère.

Au fil des heures et des lectures, le chagrin laisse place à une profonde colère et indignation.

Tes ennemis, les Chebabs sont lâches. À ta porte depuis que tu les as chassés de ta maison, ils te guettent, te provoquent et t’attendent. Ils y sont arrivés cette fois-ci, emportant le plus de monde avec eux.

Tes alliés sont inexistants.

Le monde occidental te regarde de haut et parle de toi avec condescendance.
Et quant à tes frères africains, ils t’accorderont cinq minutes au journal télévisé si tu es chanceuse.

En vingt-cinq ans de drames et de guerre civile, on te pensait préparée, presque indifférente, oubliant ta qualité humaine. Les photos qui nous parviennent sont effroyables, dignes des plus grandes scènes apocalyptiques hollywoodiennes à la différence qu’elles dépeignent une situation réelle. Des personnes qui comme nous ont un cœur qui bat et des enfants aussi innocents que les nôtres. Nul homme, aussi préparé qu’il soit, ne peut se dire habitué à la cruauté humaine, au massacre, à la mort toujours plus présente à moins de se défaire de sa qualité d’homme.

Trois jours, après le vase déborde. Combien de temps encore devrons-nous te laisser à ton pauvre sort ?

Les médias se servent de ton chagrin pour en faire des gros titres car oui maintenant tu existes. Il fallait que tu perdes un grand nombre de tes enfants pour qu’on se rappelle de ta situation. Quel dommage, tu es devenue une vitrine.

Je constate que tu ne vaux pas l’attention de nos personnages politiques. Aucune déclaration officielle, d’aucun pays africain. Tu ne mérites même pas un tweet, alors des aides n’en parlons pas. Au moins, à défaut, la mort au kilomètre carré n’est pas une réalité africaine. Et quant à l’idée d’une hiérarchie des morts, il suffit de comparer les réactions suscitées par les attentats (toujours aussi lâches) perpétrés ailleurs auprès de nos autorités, pour voir que ceux-ci placent de plein gré nos frères, tes enfants, au second plan.

Quel sens prendra notre parole et quelle crédibilité aurons-nous, désormais, lorsque nous prônerons cette solidarité africaine qui doit conduire à une société plus juste, plus égalitaire, plus sûre ?

Je m’excuse face à ce relativisme dont tu as à faire face alors que toute mort devrait susciter le même émoi.

Heureusement que tu es forte. Tes enfants ne se laisseront plus faire. Marqués par deux décennies de guerre civile et des attentats scandaleusement presque hebdomadaires, ils ont décidé de lutter contre cette abnégation. Plus question de banaliser ces atrocités, de se contenter de nettoyer avant de se terrer chez soi en espérant ne pas être le prochain, de faire des attentats une chose commune. Dès le dimanche matin, toujours en plein deuil, ils étaient des milliers à donner leur sang dans les hôpitaux et crier leur colère dans les rues.

La solidarité africaine n’est peut-être pas, mais la solidarité nationale se renforce.

Ma chère Mogadiscio, en ces moments si difficiles, je m’associe à ta peine. Mes pensées t’accompagnent pour que tu trouves en toi le courage et la force nécessaire à ta reconstruction. Elle prendra du temps, elle ne sera pas facile, mais elle arrivera.

Avec toute ma considération,
Awa Mbengue.


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