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Mauritanie : un blogueur échappe de justesse à la mort après une publication polémique sur Facebook


© Senxibar.com

Mauritanie Justice (APN) – Arrêté depuis le 02 janvier 2014 pour avoir produit un article jugé blasphématoire à l’endroit du prophète Muhammad, Mohamed Ould Mkheitir va retrouver la liberté après presque quatre ans derrière les barreaux.

Le jeune blogger âgé d’une trentaine d’années avait été condamné en première instance à la peine de mort avant de voir son jugement cassé par la Cour suprême. Ce jeudi, en appel, il a été condamné à deux ans de prison (une peine déjà purgée) et 60 000 ouguiyas (146 euros) d’amende. Mohamed Ould Mkheitir est donc ressorti officiellement libre du tribunal, sous escorte, face au mécontentement de manifestants qui réclamaient le maintien de sa condamnation. Pour beaucoup, il s’agit d’une sanction alternative à l’encontre de l’accusé face à la pression des organisations internationales et de l’occident.

Retour sur cette affaire qui a suscité de vives réactions dans le pays.

La religion, la religiosité et les forgerons, pomme de discorde

En décembre 2013, Mohamed Ould Mkheitir diffuse sur Facebook un billet intitulé La religion, la religiosité et les forgerons, dans lequel il condamne l’utilisation de la religion pour justifier certaines pratiques discriminatoires tant sur le plan social que religieux dont sont victimes les Maalmines (caste à laquelle il s’identifie) au sein de la société mauritanienne.

Cette prise de position suscite la colère des milieux islamistes radicaux qui voient en cet article un dénigrement du prophète Muhammad. Le billet quant à lui est repris par plusieurs sites Internet avant d’être supprimé. Des appels au meurtre du blogueur circulent sur les réseaux sociaux, et dans la rue, plusieurs rassemblements réclament son exécution.

L’affaire prend une tournure nationale quand en début 2014, devant une foule massée devant la présidence pour une manifestation dite de « défense du Prophète », Mohamed ould Abdel Aziz déclare : « La Mauritanie n’est pas laïque, l’islam est au-dessus de tout », avant de remercier les manifestants de leur mobilisation pour « condamner le crime commis par un individu contre l’islam ».

Une condamnation à mort en première instance

Suite à cette déferlante, le blogueur est arrêté le 5 janvier 2014. Au cours des six premiers mois de sa détention, il est maintenu à l’isolement dans une cellule dépourvue de toilettes et de douche. À son procès, il se repent en public, déclarant qu’il n’avait pas eu l’intention de parler avec légèreté du prophète Mahomet dans ses écrits. Toutefois, il est reconnu coupable d’apostasie et est condamné à mort par la Cour criminelle de Nouadhibou le 24 décembre de la même année.

Si la peine capitale n’a plus été appliquée en Mauritanie depuis 1987, il s’agissait du premier cas de condamnation à mort pour apostasie dans le pays. Cette dernière, comme l’a dénoncé Amnesty International, allait totalement à l’encontre des obligations de la Mauritanie aux termes du droit international relatif aux droits humains, en particulier de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, à laquelle elle est partie.

L’apostasie requalifiée en mécréance

Quelques mois plus tard, le 21 avril 2016, la Cour d’appel de Nouadhibou confirme la sentence, tout en requalifiant les faits en « mécréance », accusation moins lourde suite à la prise en compte de son repentir. Cependant, le Forum des oulémas et imams pour la défense du prophète de l’islam, loin d’accepter ce repentir demande aux autorités judiciaires la mise à mort du bloggeur pour « mécréance et apostasie ».

Par la suite, le dossier est renvoyé devant la Cour suprême qui contre toute attente ordonne la tenue d’un nouveau procès devant une cour d’appel autrement composée.

Un second procès plus favorable

La nouvelle cour d’appel, autrement constituée sur décision prise le 31 janvier par la Cour Suprême, a examiné à Nouadhibou son dossier devenu très gênant dans un pays où ceux qui demandent sa tête sont légion : Oulémas, hommes des médias et même avocats.

À l’ouverture de son procès, le prévenu reconnaît avoir « décelé dans son article des erreurs, qu’il avait immédiatement corrigées dans un autre article ». Il exprime également « tout son repentir et ses excuses » et assure à la cour de sa « foi en Allah et en son prophète ». Cependant pour le procureur, Mohamed Ould Mkheitir a bien « accusé le prophète d’injustice flagrante, mis en doute l’équité de ses jugements et de ses décisions et que de ce fait, il mérite la peine de mort ». De même, celui-ci ajoute : « Le prophète a bien excusé de son vivant ceux qui lui ont tenu des propos similaires, mais il n’est plus là parmi nous pour accorder sa grâce et nous devons appliquer la sentence extrême contre le fauteur ».

Toutefois, à l’opposé de la pression civile et des arguments du procureur, il y avait aussi les pressions des défenseurs des droits humains et de la communauté internationale qui dénonçaient une atteinte à la liberté d’expression du blogueur. Ainsi, le verdict tombé ce jeudi est un soulagement tant pour l’accusé que les organisations internationales comme Amnesty, qui voyaient en Mohamed Ould Mkheitir un « prisonnier d’opinion, en détention uniquement pour avoir exercé son droit à la liberté d’expression et s’être élevé contre la discrimination »

Un jugement vivement dénoncé par la société civile

Nouakchott et Nouadhibou ont encore une fois été le théâtre de mouvements de foules très remontés à l’égard de Mohamed Ould Mkheitir. A Nouadhibou où s’est tenu le procès, les autorités ont procédé à un déploiement sécuritaire dans les centres névralgiques et ont fermé les entreprises et les grands centres commerciaux. Les médias ont indiqué que les forces de sécurité mauritaniennes ont empêché une délégation des Oulémas et Imams de mosquées en Mauritanie d’assister au procès de Nouadhibou.

Dans la salle d’audience, le prononcé du jugement a été accueilli par des cris des partisans de la peine de mort, venus nombreux, et auxquels la cour avait refusé de se constituer partie civile dans ce procès. Des femmes pleuraient à chaudes larmes et des insultes fusaient contre la cour et le gouvernement, accusés par une partie de l’assistance « d’avoir choisi le camp de l’Occident contre celui du prophète », selon des témoins cités par l’Agence France-Presse.
Ainsi, Mohamed Ould Mkheitir étant désormais libre, un nouvel enjeu se présente à lui : celui de rester en vie.


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