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Esclavage en Libye : entre indignation, action et réaction


Rassemblement Libye esclavage
© Geoffroy Van der Hasselt, AFP | Un manifestant brandit une pancarte lors d’un rassemblement à Paris, samedi 18 novembre.

La chaîne américaine CNN a diffusé le 15 Novembre dernier des images montrant la vente de migrants en Libye, contre l’équivalent de quelques centaines de dollars « pièce ». Ces marchés aux esclaves se dérouleraient une à deux fois par mois et seraient organisés par les passeurs eux-mêmes. Depuis, une vague d’indignation sans précédent sévit sur les réseaux sociaux et au-delà. Un peu partout, des initiatives foisonnent pour s’insurger contre le sort des migrants.

Une image vaut plus que mille mots

La situation désastreuse des migrants en Libye ne date pas d’aujourd’hui et les multiples exactions à leur encontre (violences physiques, ventes, assassinats…) sont régulièrement rapportés par des ONG qui s’inquiètent de l’ampleur du phénomène. Toutefois, comme dit l’adage : « Une image vaut plus que milles mots ». Et cela, l’organisme des Nations Unies chargé des migrations (OIM) mais également les médias (essentiellement africains) ne le démentiront pas.

Tout commence en avril dernier, lorsque l’OIM publie un rapport révélant l’existence de « marchés aux esclaves » qui touchent des centaines de jeunes Africains en route vers la Libye. Malgré ce document officiel, renforcé par le témoignage du chef du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), Fillipo Grandi durant lequel il dénonce des cas d’esclavage moderne, les faits sont passés sous silence et ce malgré de nombreux articles publiés par les médias. Il aura donc fallu la diffusion d’images-chocs extraites d’un documentaire pour que l’opinion publique relance le débat, entre indignation et désolation.

Dans ce document tourné en août 2017, on y entend une voix mettant aux enchères « des garçons grands et forts pour le travail de ferme. 400… 700… », avant que la journaliste n’explique que : « Ces hommes sont vendus pour 1 200 dinars libyens [400 dollars] chacun. » Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’existence de « marchés aux migrants » est rapportée par la presse internationale puisque le rapport de l’OIM confirmait déjà que des hommes venus du Sénégal, du Mali et du Niger entre autres étaient régulièrement cédés pour une poignée de dollars aux plus offrants, souvent pour occuper des travaux agricoles sans rémunération. Cependant cette fois, c’est CNN (en images) qui s’en est mêlée, engendrant une vague d’indignation sans précédent notamment sur les réseaux sociaux

Une indignation collective

Ces images n’ont pas tardé à faire réagir sur les réseaux sociaux. Plusieurs personnalités, comme le footballeur Didier Drogba ou l’ancienne Miss France Sonia Rolland, avaient relayé les appels à manifester : « Soyons solidaires et au rdv pour protester contre cette torture et cette violence », avait même tweeté Omar Sy. Toutefois, c’est de la part d’intellectuels et des activistes panafricaines que la charge est venue.

Des artistes à l’image du célèbre reggaeman ivoirien Alpha Blondy ont tenu à faire part deleur colère. Dans une vidéo désormais virale, celui-ci s’est indigné face « au mutisme des dirigeants africains », lesquels laissent perdurer la situation par leur silence et surtout à ne rien fait faire. Dans cette même logique, l’intellectuel sénégalaise Penda M’Bow s’est aussi dite « scandalisée » et « choquée » tandis que le ministre guinéen de la jeunesse Moustapha Naité demande une réponse de la part des dirigeants africains face à cette « ignominie que subissent les migrants en Libye ». Ainsi, en plus de la consternation que provoquent les faits rapportés, l’opinion africaine interpelle dans une large mesure les dirigeants à agir.

Du côté de la société civile, on assiste à des élans de mobilisations aussi bien sur le continent qu’en Europe. À Paris, ces indignations sont passées du virtuel au concret, avec l’organisation d’une manifestation devant l’ambassade de Libye en France après un appel lancé par l’animateur Claudy Siar. Celle-ci fut de loin celle qui a mobilisé le plus grand nombre de manifestants puisque les chiffres officiels font état d’un millier de personnes. De plus, un Collectif contre l’esclavage et les camps de concentration en Libye (CECCL), a été créé en réaction à la diffusion du reportage. En Guinée, en plus du chef de l’État qui s’est exprimé, des citoyens se sont levés pour se rassembler devant l’ambassade de la Libye à Conakry. Enfin, une conférence intitulée « Non à la discrimination et au marchandage des migrants sub-sahariens en Libye » s’est également tenue ce samedi 18 novembre au sein des locaux de la Radio Libre de l’artiste engagée ivoirien Tiken Jah Fakoly.

Par ailleurs, un appel à une manifestation universelle devant toutes les ambassades libyennes d’Afrique ce lundi, a été lancé ce week-end sur les réseaux sociaux.

Tripoli annonce l’ouverture d’une enquête

Ce reportage a provoqué l’indignation de leaders africains. Alpha Condé président guinéen et président en exercice de l’Union africaine (UA), dans un communiqué, invite instamment « les autorités libyennes à ouvrir une enquête, situer les responsabilités et traduire devant la justice les personnes incriminées » et « à revoir les conditions de détention des migrants ».Dakar également « dénonce avec vigueur et condamne de la manière la plus ferme ce trafic d’êtres humains, qui constitue une grave offense à la conscience de l’humanité » et demande aux autorités libyennes compétentes à l’UA et à l’ONU de mener sans délai une « enquête sur cette pratique d’un autre âge afin que toutes les dispositions soient prises pour y mettre fin » De plus, le président nigérien Mahamadou Issoufou, a demandé à ce que le sujet soit mis à l’ordre du jour du sommet Union africaine – Union européenne des 29 et 30 novembre à Abidjan.

Ce dimanche, le vice-premier ministre du gouvernement libyen d’union nationale (GNA) a annoncé l’ouverture d’une enquête. Ainsi après un premier communiqué publié sur Facebook pour exprimer « son mécontentement » quant à «la réapparition du commerce d’esclaves dans la banlieue de Tripoli », Ahmed Metig a décidé de sévir. Le vice-premier ministre s’est engagé à charger « une commission d’enquêter sur ces informations de presse afin d’appréhender et soumettre les responsables à la justice ». Le gouvernement a par ailleurs déclaré suivre « avec grande attention les rapports des médias sur l’exploitation des migrants clandestins par des criminels », comme l’a indiqué le ministère des Affaires étrangères du GNA. Les faits décrits, qualifiés d’actes « inhumains et contraires à la culture et aux traditions du peuple libyen », «font l’objet d’une enquête », a-t-il poursuivi. « Si ces allégations sont confirmées, toutes les personnes impliquées dans ces crimes seront punies », a promis le ministère.

 

Toutefois, attention à l’indignation sélective

Toute chose et tout mouvement a besoin d’un déclencheur, et il est bon que ce qui se passe en Libye en constitue un. Toutefois, le cas Libyen n’est malheureusement pas unique et devrait constituer le début d’un mouvement d’indignation généralisé à l’encontre de toutes formes d’asservissement au sein du continent.

En Égypte dans le Sinaï, des réfugiés noirs d’Érythrée sont torturés, violés et vendus. Des vidéos par ailleurs sont disponibles sur les réseaux sociaux.

En Mauritanie, il est encore possible de naître esclave.

Au Sénégal, la situation des talibés est préoccupante voire alarmante, dans certains cas.

Eux aussi sont des êtres humains, asservis et privés de leurs droits, n’attendons pas pour le faire savoir.

Enfin, concluons cet article sur cette fameuse citation de Thomas Sankara en espérant lui donner tort :« Les Africains ont beaucoup de défauts. Le premier défaut est que nous ne sommes pas unis. »


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