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Affaire Gadio – USA : Derniers rebondissements et réactions


 

Cheikh Tidiane Gadio au cœur d’une vaste affaire de corruption.

L’Ancien ministre des Affaires étrangères sénégalais incarcéré depuis 10 jours aux États-Unis est désormais libre de quitter le centre de détention pour aller en résidence surveillée. Soupçonné de corruption dans une affaire entre le Tchad et la Chine autour de concessions pétrolières, il avait réclamé sa libération conditionnelle. Après appel du gouvernement américain, le tribunal américain a tranché ce lundi 27 novembre en l’autorisant à rejoindre sa résidence du Maryland. Une première audience dans cette affaire est prévue le 18 décembre.

Retour sur cette affaire

Le 17 novembre, les autorités judiciaires américaines ont arrêté Cheikh Tidiane Gadio et l’homme d’affaires chinois Chi Ping Patrick Ho pour des faits de corruption. Comme écrit dans la plainte, cette affaire débute en 2014 lorsque C.T.Gadio et Ho et se rencontrés au siège de l’ONU à New York. Ce dernier à la tête de l’entreprise The Energy Company, souhaitait étendre ses activités pétrolières au Tchad et avait connaissance des relations étroites entre l’ancien chef de la diplomatie sénégalaise et l’actuel Président du pays.

D’après les enquêteurs du FBI, C.T.Gadio aurait joué un rôle de lobbyiste. En effet, le  document de 54 pages publié par la justice américaine indique que « The Energy Company » a versé « un pot-de-vin de deux millions de dollars au président tchadien en échange de sa bienveillance envers les intérêts de l’entreprise ». Toutefois officiellement, il ne s’agissait que d’un « don » rappelant les bonnes relations entretenues par la firme et l’État tchadien. Voici un court extrait de la lettre envoyée par la firme chinoise à l’adresse du Président :

« Votre Excellence Mr le Président, nous (Energy Company) sommes très impressionnés par votre leadership dans votre pays et votre attention pour votre peuple. Pour exprimer notre admiration et supporter votre cause et aussi en gage de notre sincérité à construire un partenariat stratégique avec vous et notre longue amitié, nous souhaitons faire un don de 2 millions USD au peule du Tchad à votre disposition personnelle pour supporter vos programmes sociaux à votre guise. »

Suite à cela, la société obtient des avantages commerciaux dans ses négociations notamment en disposant de la possibilité exclusive d’acheter des droits pétroliers particuliers sans faire face à la concurrence internationale. Toutefois, malgré les efforts de C.T.Gadio et la coopération du président tchadien, la compagnie n’a finalement pas souhaité donner suite et a préféré se rapprocher d’une société taiwanaise déjà sur place afin de lui racheter ses droits pétroliers. Notons tout de même que l’attitude de la compagnie chinoise fait suite à un mail envoyé par C.T.Gadio. Dans celui-ci, l’ancien ministre des Affaires étrangères demande explicitement à C.P.P.Ho d’influencer ses collaborateurs afin que l’aide militaire promise au Président tchadien soit bien effective. Ce geste, selon ce même mail, aurait été perçu comme « un geste d’amitié » pouvant accélérer la finalisation du contrat et ouvrir la compagnie à de nouvelles opportunités dans le pays.

Quelles sont les réactions du côté tchadien ?

Sans surprise, le gouvernement tchadien a démenti ces accusations à l’égard du président tchadien les qualifiant de mensongères.

Dans cette logique, le président Idriss Déby a d’ailleurs fermement rejeté ce mardi à N’Djaména, les accusations de la justice américaine selon lesquelles il aurait reçu des pots-de-vin. Voici un extrait de son discours :

« Vous savez que depuis quelques jours, dans une affaire absurde, on m’accuse d’être corrompu, que j’avais reçu des pots-de-vin (…) je suis tout blanc. Deby n’a pas été corrompu et ne sera jamais corrompu », a notamment dit le chef de l’État tchadien qui s’exprimait à l’occasion de la commémoration de la Journée nationale de prière pour la paix et la cohésion, un évènement organisé chaque année par les confessions musulmane, chrétienne et protestante du pays. »

Par ailleurs, dimanche dernier, des associations de la société civile réunies au sein de la coalition « Touche pas à mes acquis » ont organisé une manifestation au Palais du 15 janvier soit l’ancien siège du gouvernement, afin de protester contre ces accusations et contre l’ingérence américaine. Selon les chiffres officiels, près de 2 000 personnes se sont rassemblées. Notons tout de même que les manifestations au Tchad sont essentiellement autorisées lorsque celles-ci sont favorables au régime.

Un sujet clivant au sein de la société dakaroise

L’arrestation de Cheikh Tidiane Gadio pour des faits de corruption est une réelle surprise tant pour la classe politique sénégalaise que pour la société civile. Sur Twitter, les réactions ne se sont pas fait attendre entre twittos en colère, déçus ou dubitatifs. Afin de mieux comprendre ce débat, nos équipes ont décidé de vous présenter les interviews croisées du Docteur en Sciences Cognitives à la Fastef (ex-École Normale Supérieure de l’Université de Dakar) Hady Ba et de Absatou Ndiaye, conseillère en communication politique.

Quelle était l’image que vous aviez de Cheikh Tidiane Gadio ?

Absatou Ndiaye : Je voue un respect particulier à la fonction de ministre des Affaires étrangères et j’ai toujours pensé qu’il a été le meilleur ministre qu’on ait eu à ce département ces dix dernières années. Mais je ne suis pas particulièrement déçue, juste un peu surprise qu’il n’ait pas fait un meilleur choix de reconversion.

Hady Ba : M. Gadio a été ministre de Wade de 2000 à 2009 ce qui en fait probablement la personne ayant le plus duré à un poste ministériel sous Wade. Or Wade, quelles que soient ses autres qualités n’avaient ni la réputation d’être vertueux ni d’apprécier la compétence et l’honnêteté chez ses affidés. Je n’avais donc logiquement aucune estime pour M. Gadio quoique ce ne soit là qu’une opinion distanciée s’appuyant sur l’adage selon lequel qui se ressemblent s’assemble. M. Gadio était trop transparent et discret pour que j’en aie une appréciation plus informée. Pour être juste, signalons que généralement, il avait plutôt bonne presse auprès de la population qui le percevait superficiellement comme compétent et discret.

Quelle a été votre réaction en apprenant cette affaire ?

H.B : J’ai perçu ça comme un heureux présage. Le Sénégal a découvert d’importants gisements de gaz. La tentation de la corruption est très importante. Si les États-Unis se mettent à arrêter ceux qui en commettent au détriment de leurs entreprises et interdisent aux leurs de s’y adonner, alors les éventuelles turpitudes de nos dirigeants actuelles pourraient ne pas rester impunies, fusse dans le futur. La corruption est extrêmement fréquente et dangereuse pour nos économies. Toute aide est bienvenue pour la faire reculer.

A.N : J’ai du mal à comprendre qu’une personnalité institutionnelle de son calibre soit réduite à jouer les intermédiaires pour des hommes d’affaires véreux si toutefois les faits sont avérés et qu’il est reconnu coupable. Il est aussi surprenant que ses activités d’intermédiations, même si elles étaient légales contrastent tant avec son discours de restauration de la souveraineté Africaine.

Que répondez-vous à ceux qui réclament l’intervention de l’État ?

A.N : Il faut laisser la justice suivre son cours. Nous avons accès à un rapport complet et détaillé, il faudrait au moins saisir l’opportunité de prendre connaissance de ce document avec froideur. Le fait qu’il ait été un ministre d’État ne doit pas primer sur tout le reste.

H.B : M. Gadio est un citoyen sénégalais. Il serait effectivement souhaitable que notre consulat à New York veille à ce que la justice américaine respecte ses droits. Il me semble cependant que les États-Unis sont globalement un État de droit et le risque de violation des droits de M. Gadio est assez faible. Si maintenant l’idée était que nos autorités devaient intervenir dans les procédures judiciaires américaines pour faire libérer notre concitoyen, ce serait là une demande déraisonnable et de toute manière oiseuse. Si Trump ne peut pas tordre le bras de la justice américaine quand il viole la Constitution US, ce n’est pas Macky Sall qui y arrivera.

Est-ce la fin de l’homme politique ? Si oui, comment va-t-il s’en remettre ? Si non, quelles autres alternatives se présentent à lui ?

H.B : Pas du tout. Notre société a une tolérance très forte pour les voleurs et autres délinquants. Ces accusations, sauf s’il croupissait en prison bien évidemment, n’auront aucune incidence sur sa carrière politique qui, on doit à la vérité de le dire, n’était pas brillante. Si nous acceptons qu’un violeur comme Cheikh Yérim Seck nous fasse la leçon, je ne doute pas que nous nous accommoderons d’un corrupteur de Chef d’État étranger à l’Assemblée nationale.

A.N : Pour quelqu’un qui a bâti tout son argumentaire politique autour du panafricanisme, je pense qu’il lui sera extrêmement difficile de revenir. Il y aura un sérieux effort de réhabilitation à faire pour revenir aux affaires, même dans l’ombre. Comment faire confiance à quelqu’un qui représente toutes les pratiques dont l’Afrique veut se départir ? Encore une fois si les faits sont avérés, même en partie, il se sera mis automatiquement en retraite. J’ai du mal à percevoir un avenir politique pour Gadio de quelque manière qu’il soit.

D’une manière générale, pensez-vous que c’est la classe politique sénégalaise entière qui a pris un coup par cette affaire ?

H.B : À vrai dire, la désaffection et le manque de confiance pour la classe politique sénégalaise est telle qu’il m’étonnerait que quiconque soit surpris qu’un ministre de Wade joue les porteurs de valises pour des firmes corruptrices. Par ailleurs je ne crois pas que la plupart des Sénégalais soient choqués par cette manière de gagner sa vie. Notre tolérance pour la corruption est trop forte. Il me semble que beaucoup de nos concitoyens s’attendent à pire que ça de la part de nos politiciens. Ce dont Gadio est inculpé leur paraitra donc tout simplement confirmer ce qu’ils subodoraient sans pouvoir en apporter la preuve i.e. que nos dirigeants passent leur temps à vendre leurs services à des puissances étrangères sans égard pour nos intérêts.

A.N : Non pas du tout. Ses actions n’engagent que lui. Mais j’espère que quel que soit l’issue cette affaire, elle va en faire réfléchir plus d’un sur le sens donné à leur engagement politique.

Cette affaire ne risquerait-elle pas de renforcer la méfiance déjà croissante qu’ont les Sénégalais à l’égard des politiciens ?

A.N : Certainement. Les Sénégalais ne sont déjà pas complaisants avec nos politiques. Mais au-delà de la méfiance envers nos politiques, nous devrions voir cette affaire comme une opportunité d’évaluer notre système. Le Sénégal dans ses décennies à venir devra maîtriser l’exploitation de ses ressources minières pour en tirer pleinement profit. Les faits relatés dans le rapport contre Gadio et Ho, qu’ils soient avérés ou pas, devraient nous donner l’opportunité de poser les bonnes questions à nos députés et notre gouvernement. Quel est le schéma opté par le Sénégal pour l’exploitation de ses gisements ? Est-ce que le processus d’attribution est transparent ? Est-ce que les entreprises répondent à des exigences qui respectent nos populations et notre environnement. Plutôt que de se focaliser sur une personne que l’on souhaite défendre ou châtier, je pense plutôt qu’il faut se pencher sur le mécanisme en sommes assez basiques de corruption décrit et se demander si notre pays est à l’abri de telles pratiques et comment s’en protéger. De nombreuses vives réactions ont été notées sur les réseaux sociaux alors que pour l’heure nous avons que très peu d’informations.

Que pensez-vous de toutes ces réactions vives sur les réseaux sociaux alors que nous disposons pour l’heure que de très peu d’informations ?

H.B : À vrai dire, je ne suis pas d’accord qu’il n’y a pas beaucoup d’information. Le bureau du Procureur fédéral du district méridional de New York a fait un communiqué assez complet sur le déroulement de l’enquête et ce qui est reproché à notre ancien ministre. C’est disponible en ligne et a été résumé, voire traduit par certains internautes. Il me semble que dans une démocratie, il est sain que les citoyens expriment leurs opinions sur les agissements voire la vie des hommes politiques. Les internautes qui ont de vives réactions usent de leur liberté d’expression ce qui est toujours à respecter. Je ne me sens aucun droit ni aucune qualification à leur donner des conseils sur leur manière de s’exprimer.

Que conseilleriez-vous à ces électeurs en colère ?

A.N : Lisez le rapport. Il est assez détaillé, ensuite ne vous focalisez pas sur la personne, mais plutôt sur le procédé et comment l’éviter chez nous. Posez les bonnes questions.

 

 


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