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Amadou Toumani Toure à Bamako : Coup politique pour Ibrahim Boubacar Keïta ?


L'ex-président malien Amadou Toumani Touré à la descente de son avion sur le tarmac de l'aéroport de Bamako, le 24 décembre. © michele cattani / AFP
L’ex-président malien Amadou Toumani Touré à la descente de son avion sur le tarmac de l’aéroport de Bamako, le 24 décembre.
© michele cattani / AFP

Mali Politique (AfricaPostNews)- De retour au Mali après cinq années passées en exil à Dakar (Sénégal), l’ex-président et général de corps d’armée à la retraite, Amadou Toumani Touré (ATT) a foulé le sol de Bamako le dimanche 24 décembre dernier.

Partis en exil, après avoir été déposé par des mutins, le retour de l’ex-président ATT, avec les honneurs, à quelques semaines des élections présidentielles laissent certains dubitatifs. Pour beaucoup d’observateurs de la vie politique malienne, ce retour semble être une tentative du chef de l’État, de s’attirer les faveurs des partisans d’ATT.

Itinéraire sans faute

Général de l’armée dans les années 90, ATT, avec d’autres éléments fomentèrent un coup d’État pour renverser le président Moussa Traoré. Il prendra la présidence du Comité de transition pour le Salut du peuple et assurera les fonctions de chef de l’État pendant la transition démocratique.
Il mettra en place la conférence nationale puis organisera les élections législatives et présidentielles de 1992. Une fois les nouvelles institutions mises en place, la passation des pouvoirs au nouveau président élu, Alpha Oumar Konaré, fut faite.

Amadou Toumani Touré réintégrera l’armée jusqu’à l’aube de l’élection présidentielle de 2002. Il demandera une mise à la retraite anticipée afin de se lancer dans l’arène politique. Il fut élu en 2002 et réélu en 2007.

Rébellion armée

En 2012, à quelques semaines de l’échéance de son mandat, il fut confronté à une énième revendication indépendantiste de groupe rebelle du nord du pays. Groupe rebelle qui demandait, pour certains plus de décentralisation et pour d’autres l’indépendance.
Certains de ces rebelles s’associèrent à des djihadistes, qui disposaient d’un arsenal impressionnant. Ces armes provenaient essentiellement des stocks de l’armée libyenne, qui après la chute de Kadhafi prirent des destinations inconnues.

Délitement de l’armée malienne

Inopérante face aux djihadistes qui s’étaient emparés du nord du pays, l’armée malienne décida de déposer le président de la République. Président qu’elle accusait alors, de ne pas leur avoir donné les moyens de reconquérir le terrain perdu et de réduire l’ennemi.
Sous la houlette du président ivoirien, Alassane Ouattara, président de la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO, organisation sous régionale) à ce moment là, le retour à l’ordre constitutionnel fut prescrit. Bouleversé par les évènements et à quelques jours de la fin de son mandat, le président ATT préfèrera démissionner et laisser le président de l’assemblée nationale, Dioncounda Traoré, assumer l’intérim.

Élection d’Ibrahim Boubacar Keita

En janvier 2013, le président par intérim, Dioncounda Traoré, lança un appel à la France pour stopper une incursion de combattants descendant du nord du pays vers Bamako.
Une opération militaire dénommée «Serval » fut mise en place. Le nord du pays fut reconquis, et les djihadistes délogés, ce qui n’enleva pas leur puissance de nuisance.
Cette même année 2013, une élection présidentielle eut lieu. Ibrahim Boubacar Keïta fut élu.
Il eut comme dossier prioritaire la sécurité nationale et le règlement du problème Touareg.

Quatre ans plus tard son bilan clive l’opinion Malienne.

Bilan mitigé

La majorité au pouvoir présente un bilan relativement positif. Elle argue d’un contexte économique difficile pour justifier la non-réalisation de tous les engagements pris pendant la campagne présidentielle.

Au rayon réussite pour le parti au pouvoir, la réforme de l’armée, l’emploi des jeunes et la promotion du genre sont des avancées incontestables à mettre à leur actif. Toutefois, ils reconnaissent des difficultés persistantes quant à la situation sécuritaire et à la difficulté de la mise en application de l’accord d’Alger -accord de paix, signé entre le gouvernement et les groupes armés rebelles-.

L’opposition au président IBK, a quant à elle, une autre appréciation de ce bilan. Pour elle, ce mandat est à passer « par perte et profit ». Selon Tiébilé Dramé président du Parti pour la renaissance nationale (PARENA), l’insécurité a gagné le centre du pays, l’activité économique est en berne et les perspectives d’avenir sont, à leurs sens, loin d’être florissantes. Tiébilé Dramé a également pointé du doigt les différents scandales qu’ont connus le gouvernement, du manque de transparence dans l’action gouvernementale mais aussi et surtout l’incapacité de l’exécutif à mettre en œuvre les accords d’Alger visant à normaliser définitivement la situation dans le nord du pays.
Le tableau serait si noir pour lui que le seul acte à forte valeur ajoutée qui reste à IBK est «s’atteler à la bonne organisation de l’élection présidentielle pour assurer l’alternance. »

ATT, le joker

Face à cet état de fait, le retour d’Amadou Toumani Touré est pour beaucoup loin d’être anodin. Pour eux, le tempo n’est pas anodin. Le fait que ce soit à quelques semaines des présidentielles, rajouter à ça, le décorum choisi par le pouvoir, leur fait dire que tout était savamment orchestré. Faire rentrer ATT à Bamako grâce à l’avion officiel de la présidence malienne, où il a été accueilli par le premier ministre, Abdoulaye Idrissa Maïga. Premier ministre qui l’a conduit ensuite à la présidence où un déjeuner officiel était offert par le président IBK.
Tout ce protocole est assez atypique pour être relevé.

L’abandon par la justice malienne (il était poursuivi pour haute trahison NDLR) de toute poursuite contre l’ex-président quelques jours avant son retour laisse certains dubitatifs et d’autres entrevoient même la main de l’exécutif. Il est important de noter que ces poursuites découlent d’un vote de l’assemblée nationale. Chambre où le parti au pouvoir est majoritaire, créant de facto, la Haute Cour de Justice, qui avait pour seul dossier à exano-mining, celui de l’ex-chef d’État.

Au regard de tout ce qui précède, d’aucuns vont à penser que si le président Keïta souhaitait envoyer des signaux positifs aux fidèles d’ATT, il n’aurait pas pu s’y prendre autrement.

Ces suspicions n’enlèvent pas le sentiment de juste retour des choses.

Nolens, volens, Amadou Toumani Touré a marqué l’histoire de son pays de la plus belle des manières. Incontestablement, il aura une place de choix dans les livres d’histoire. Son respect des institutions et de la parole donnée tranche avec ce qui peut se faire ailleurs sur le continent. Ne cherchant pas à s’éterniser au pouvoir grâce à des tripatouillages constitutionnels. ATT aura été celui qui a refusé de récupérer son fauteuil quand la CEDEAO a réussi à imposer un retour à l’ordre constitutionnel.

Homme de conviction, il est peu crédible qu’il se fasse instrumentaliser par qui que ce soit.
Il faut cependant reconnaître que ce début de polémique provient du fait que le Mali est encore loin d’avoir soldé son passé.
Le chemin de la normalisation semble encore long.

SW


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