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Sénégal – Tueries en Casamance : renaissance d’un conflit (souvent) oublié


© Senenews

Sénégal (APN) – Malgré ses trente-six ans d’existence, la guerre en Casamance demeure l’une des crises les moins médiatisées du monde au détriment de sa population. Malheureusement, il aura fallu un regain de violence pour que politiques, médias et experts en tout genre, se réapproprient ce conflit.

La rébellion séparatiste de la Casamance (région dont la superficie représente 15% du territoire national) débute en décembre 1982 lorsqu’à Ziguinchor, ville principale, des manifestants dénoncent l’abandon par ceux qu’ils appellent les « nordistes » de Dakar. Depuis, indépendantistes et forces de l’ordre s’affrontent sporadiquement au bénéfice d’une insécurité grandissante, minant l’économie de la région et faisant plusieurs dizaines de milliers de déplacés et réfugiés dans les pays voisins. Élu en 2012, le président Macky Sall a fait de la paix dans cette région enclavée entre la Gambie et la Guinée-Bissau, une de ses priorités. Toutefois, les récentes violences remettent en question le processus de paix qui semblait d’ores et déjà intériorisé.

Aux origines de la guerre : l’incompréhension et le manque de dialogue entre l’Etat et les indépendantistes

Si au sortir de l’indépendance l’État sénégalais est parvenu à imposer dans l’ensemble du territoire sa « capacité d’inclusion totale », la situation en Casamance est toute autre. Dans cette région du Sud du pays, les structures traditionnelles imprègnent fortement l’espace politique et culturel, procurant à l’Etat des difficultés considérables à faire prévaloir ses prérogatives et intégrer la région dans l’espace national. Ainsi, après les indépendances, plusieurs casamançais se sont sentis marginalisés voir méprisés par les autorités étatiques. En conséquence, des mouvements de protestations se sont créés à l’initiative d’intellectuels casamançais dont le principal reste le Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC), qui fut d’abord parti politique sous Emile Badiane avant de devenir mouvement indépendantiste sous l’abbé Diamacoune et Nkrumah Sané. En effet, les requêtes portées par ces différents mouvements n’ont malheureusement été prises en compte par les autorités étatiques peu attentives. Dès lors, la demande d’une meilleure prise en compte mue en faveur de revendications indépendantistes.

 Le conflit est apparu en décembre 1982 à Ziguinchor, à la suite d’une marche, organisée par le MFDC, qui revendiquait l’indépendance de la Casamance. En lieu et place de s’ouvrir au dialogue, l’Etat a opté pour la répression. Celle-ci marque le point de départ de l’affrontement entre les rebelles du MFDC et l’armée sénégalaise : des arrestations massives accompagnées de tortures afin d’endiguer toute idée pouvant remettre en cause l’unité nationale se mettent place, essentiellement en basse Casamance, pays diola.

A partir de 1990, on assiste à une radicalisation du mouvement, facilité par un contexte national et international difficile pour le pays. En effet, durant cette période propice au développement du mouvement, le Sénégal se relève d’une crise politique très tendue suite à la contestation par l’opposition des élections de 1988 et devait également faire face aux tensions frontalières avec ses principaux voisins au Nord et au Sud. Aussi, une partie de l’armée sénégalaise est déployée le long de la frontière Nord suite au conflit avec la Mauritanie tandis qu’au Sud, l’éclatement de la Confédération de la Sénégambie fait naître des tensions entre les deux États. Par ailleurs, le Sénégal reproche à la Gambie de servir de base arrière du MFDC et d’abriter des rebelles. En ce qui concerne la Guinée?Bissau, le contentieux est ravivé par la découverte, au large de la frontière maritime du Sénégal, de gisements de pétrole offshore que les deux pays se disputent. Comme avec la Gambie, le régime bissau?guinéen est accusé de favoritisme à l’égard du mouvement séparatiste.

Ainsi il paraît indéniable que le manque de dialogue a engendré et perpétuer le conflit, dans lequel se sont greffés au fil du temps de nouveaux éléments complexifiant les démarches en faveur d’un retour de la paix.

Un drame mettant un frein au processus de paix

Les années 2000 marquent l’évolution positive du conflit par la réduction des affrontements entre l’armée et les combattants du MFDC. De plus, les acteurs locaux, de même que les autorités publiques, se sont ouvertement exprimés en faveur de l’apaisement et du dialogue tant nécessaire à l’enclenchement d’un processus de paix. Cette dynamique s’est par ailleurs matérialisée sur le terrain par le retour progressif des réfugiés et déplacées dans leurs localités d’origine et la reprise des activités agricoles dans certains villages. Toutefois, malgré ce climat d’apaisement, la situation de la région ne peut être encore décrite comme une situation de paix puisque depuis quelques années, s’est développée une nouvelle forme de violence incarnée par les braquages et pillages, le vol de bétail et la présence de mines empêchant l’accès aux populations à leurs champs, vergers, rizières et même anciennes habitations pour certains.

Mais, depuis l’élection de Macky Sall pour qui la résolution définitive de la crise en Casamance par un dialogue inclusif est une priorité, les tensions ont baissé et les choses semblent revenir à la normale. En effet, l’évolution du climat et les tentativess de négociations initiées par le chef de l’État ont favorisé et renforcé le retour des réfugiés et des activités économiques. Ainsi, dans son discours de Nouvel An, le président a réitéré sa volonté de mettre fin à cette crise larvée en tendant une nouvelle fois la main aux combattants du MFDC afin de consolider la paix dans cette partie du pays.

Pourtant, moins d’une semaine après, fut annoncée dans les journaux la perpétuation d’une attaque dans l’arrondissement de Niaguis, département de Ziguinchor. En effet, le samedi 6 janvier, des rebelles armés ont fait irruption dans la forêt de Borofaye tuant dans la foulée 13 jeunes venus couper du bois et blessant 9 autres. Les motifs raisons de cette attaque sont d’autant plus incompréhensibles que quelques heures avant, l’on annonçait dans la presse sénégalaise la libération de deux combattants du MFDC jusque-là emprisonnés par les forces de sécurité, et libérés dans les environs de Bignona. Cette décision, très symbolique, était perçue par beaucoup comme une lueur d’espoir. « Ce geste augure des conditions très favorables à la poursuite des négociations. (…) Ce geste des autorités du Sénégal va renforcer la confiance mutuelle entre les deux parties », avait réagi l’historien Nouha Cissé.

Des avis qui divergent quant aux réelles motivations des assaillants

« Cette tuerie est liée à l’exploitation du bois » et « n’a rien à voir avec le processus de paix », relancé en octobre, a assuré à l’AFP un spécialiste de la crise casamançaise ayant requis l’anonymat. Après le départ en janvier 2017 du président gambien Yahya Jammeh, dont le pays était une plaque tournante du trafic de bois précieux, et le renforcement des contrôles, les exploitants clandestins se sont repliés plus au sud, près de la frontière avec la Guinée-Bissau, où la « pression est moins forte », selon cet observateur. « Des fractions du MFDC se sont impliquées dans cette lutte contre l’exploitation forestière, de même que les populations. Ces fractions ont interdit la coupe de bois. Il y a une convergence entre l’Etat et le MFDC sur cette question », a-t-il dit.

À la vue de ses éléments, ces tueries seraient-elles liées au conflit idéologique opposant les forces du MFDC à l’Etat sénégalais ou au trafic illégal de bois ayant lieu dans la région ?

Interrogé par l’AFP, le porte-parole de l’armée sénégalaise, le colonel Abdou Ndiaye, refuse de se prononcer tant que les auteurs « n’ont pas été appréhendés ». Néanmoins, ce dernier souligne que « l’économie du bois » concerne aussi bien des « villageois qui utilisent des charrettes » que des trafics « nécessitant des moyens importants », évoquant des « saisies impressionnantes ». En effet, il est nécessaire de rappeler que le teck, arbre tropical qui produit un bois précieux très recherché notamment pour la fabrication de ponts de bateaux et de meubles de jardin, pousse en abondance dans la région la plus boisée du Sénégal.

Des autorités étatiques et indépendantistes qui réitèrent leurs engagements

Suite à ces tueries, le gouvernement sénégalais a rapidement tenté de prendre en charge la situation. Dans un communiqué, la présidence a dénoncé « un acte délibéré contre des civils sans défense ». Le Président Macky Sall a également convoqué le Conseil National de Sécurité au Palais et une délégation ministérielle conduite par le ministre de l’Intérieur s’est rendue ce dimanche à Ziguinchor, la capitale régionale.

Parallèlement, le Mouvement des forces démocratiques de Casamance a dans un communiqué, condamné « fermement cet acte » et incité les autorités à « orienter leurs enquêtes » vers des responsables administratifs et militaires locaux « à la tête d’un vaste réseau de coupe clandestine et de vente illicite de bois de teck ». Par ailleurs, le MFDC a réaffirmé son engagement au dialogue, assurant qu’il ne se laisserait « pas distraire ni désorienter par les fossoyeurs de la paix ».

« Nous allons descendre dans le maquis pour situer les responsabilités », a déclaré à une radio privée un responsable local de la rébellion, Oumar Ampaye Bodian, sans se prononcer sur l’éventuelle implication de membres de celle-ci.

 

 


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