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Massacre des populations Héréros et Namas en Namibie par le Reich allemand : retour sur le premier génocide du XXe siècle


 

Rares sont ceux qui connaissent aujourd’hui l’existence des Héréros et Namas, de leur histoire et encore moins de leur malheureux destin. Pourtant, ces deux tribus à qui appartient le peu enviable titre de premières populations à subir un génocide au XXe siècle, à avoir fait l’expérience de travaux forcés dans des camps de concentration et à avoir fait l’objet d’expériences « scientifiques » toutes aussi lugubres les unes que les autres, mériteraient qu’on crie leur histoire. 

Un élargissement progressif des domaines allemands conduisant à la marginalisation des Héréros

L’installation des Allemands en Namibie se fait dans les années 1880. Elle débute par le séjour prolongé de missionnaires et de commerçants dans ce qui s’avère être l’un des rares territoires africains non encore revendiqués par les puissances européennes. En 1883, Adolf Lüderitz, un commerçant de Brême, inspiré par la découverte de diamants en Afrique du Sud, conclut deux contrats avec des chefs locaux. Bismarck saisit l’occasion pour placer ce territoire sous la protection du Reich en 1884.

Avec l’occupation allemande, les élites locales choisissent de signer traité sur traité dans le souci de garantir la paix, mais également de s’enrichir en vendant à cette dernière de plus en plus de terres Héréros. Ceux-ci sont progressivement marginalisés, ne pouvant dorénavant plus utiliser leurs terres pour leurs troupeaux.

Une extermination servant les aspirations allemandes et l’idéologie racialiste

Ainsi, victimes de la spoliation de leurs terres et empêchés de pratiquer la transhumance, les Héréros se soulèvent en 1904 contre le colon allemand : plusieurs centaines d’Allemands sont tués, une garnison est détruite. Toutefois, les femmes et enfants sont épargnés. En réponse, Berlin envoie dans la foulée un corps expéditionnaire de 15.000 soldats, tous équipés de mitrailleuses, de canons et de grenades.

 Ce soulèvement s’avère être une aubaine pour les Allemands afin de détruire un peuple non seulement inférieur, mais qui freine leurs ambitions. En effet, l’objectif impérial est de transformer le Sud-Ouest africain en une colonie de peuplement blanche. Dans cette logique, les différentes tribus locales seraient quant à elles parquées dans autant de réserves « protégées ».  Ainsi, cette guerre est davantage raciale que coloniale, puisque l’intention n’est pas tant de soumettre l’ennemi en vue de l’exploiter économiquement que de l’éradiquer

Après six mois d’une guerre d’usure, les Allemands passent à la vitesse supérieure en envoyant le général allemand Lothar von Trotha pour mater la révolution. Réputé pour sa cruauté envers les indigènes depuis ses démonstrations de brutalité en Chine et dans l’Est africain allemand, ce dernier est surnommé « le requin ».

Le 2 octobre 1904, ce dernier promulgue un ordre d’extermination qu’il adresse aux Héréros : « Moi, le général des troupes allemandes, adresse cette lettre au peuple Héréros. Les Hereros ne sont plus dorénavant des sujets allemands. Ils ont tué, volé, coupé des nez, des oreilles, et d’autres parties de soldats blessés et maintenant, du fait de leur lâcheté, ils ne se battent plus […] Je dis au peuple : quiconque nous livre un Héréro recevra 1.000 marks. Celui qui me livrera Samuel Maherero [le chef de la révolte] recevra 5.000 marks ».

Une décision fortement contestée par certains administrateurs allemands

Convaincu que sa politique s’inscrit dans les objectifs coloniaux de l’Empire allemand, Lothar von Trotha refuse toute idée de compromis pourtant prôné par de nombreux dirigeants de la communauté allemande. Parmi eux, le gouverneur civil impérial Leutwein. Ce dernier déclare ne partager en rien « le point de vue de ces fanatiques qui veulent la destruction totale du peuple Herero, sans même parler qu’il n’est pas facile d’anéantir un peuple de 60000 à 70000 âmes ». Par ailleurs, les arguments du gouverneur contre le génocide des Héréros sont essentiellement économiques : « Nous avons besoin des Hereros comme vachers, certes en nombre réduit, et comme agriculteurs. Il serait plus que suffisant de les anéantir politiquement. »

 

Malgré la polémique, Lothar von Trotha campe sur ses idées. Dans une lettre adressée le 4 octobre 1904 au chef d’état-major de l’armée von Schlieffen, le général lui témoigne au contraire toute sa détermination génocidaire : « La nation herero devait être soit exterminée ou, dans l’hypothèse d’une impossibilité militaire, expulsée du territoire. […] J’ai donné l’ordre d’exécuter les prisonniers, de renvoyer les femmes et les enfants dans le désert. […] Le soulèvement est et reste le début d’une guerre raciale. » Par ailleurs, soutenu par Guillaume II, von Trotha l’emporte sur Leutwein qui est contraint à la démission.

Un exode dans le désert fatal

Inexorablement décimés et repoussés, les Hereros n’ont quant à eux d’autre choix que de quitter leurs terres pour le désert où leurs chances de survie sont d’autant plus minces que les Allemands ont pris soin d’empoisonner les principaux puits sur leur trajet. De plus, le général poste des soldats à des points stratégiques en leur donnant un ordre officiel qui résonne encore lugubrement : « Tout Herero découvert dans les limites du territoire allemand, armé comme désarmé, avec ou sans bétail, sera abattu. Je n’accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir.

Telle est ma décision pour le peuple Herero. ». Ainsi, lorsque arriva la saison des pluies, des patrouilles allemandes trouvèrent des squelettes gisant autour de trous secs, profonds de 12 à 16 m, que les Héréros avaient creusés en vain pour trouver de l’eau. Le désert se révéla fatal à plus de 30 000 d’entre eux.

De la répression sanguinaire aux camps de concentration

 

En décembre 1904, l’information sur l’extermination des Héréros parvient jusqu’en Allemagne. Celle-ci, craignant une crise diplomatique, annule l’ordre du général Lothar von Trotha. Loin d’être libres, les Héréros sont désormais faits prisonniers. Dès lors, six camps de concentration, sur le modèle des camps sud-africains de la guerre des Boers, sont construits afin d’accueillir les survivants du génocide.

La rebelle des Namas en 1905 ou le début d’un double génocide

En 1905, c’est au tour des Namas de se rebeller suite au massacre des Héréros. En conséquence, le général Lothar von Trotha promulgua, une nouvelle fois, un ordre d’extermination en direction de la tribu qui ne sera pas annulé contrairement au premier. Dès lors s’en suit une guérilla qui se termine en 1906 avec la capture du dernier chef Nama. L’ensemble des prisonniers est envoyé dans un camp de concentration nommé « Shark Island » et tristement célèbre pour ses conditions de vie particulièrement pénibles.

Ce camp est également célèbre pour avoir fait l’objet d’expériences scientifiques par le docteur allemand Fischer qui y « étudie » des têtes coupées de Héréros et de Namas qu’il conserve dans des bocaux. En effet, ce dernier va utiliser les crânes des défunts afin de démontrer l’infériorité de la race noire face à la race blanche et la dangerosité de la « mixité des races », principales préoccupations du scientifique. Par ailleurs, ses expériences ont grandement inspiré la théorie raciale nazie et ont servi à la formation de nombreux médecins SS dont le fameux Docteur Mengele, son assistant.

Durant cette période, de nombreux scientifiques allemands également concernés par cette étude demandent l’envoi de crânes afin de pouvoir confirmer à leur tour, cette théorie. Comble de cruauté, c’est aux prisonniers eux-mêmes de faire bouillir les têtes de leurs anciens camarades et de retirer leur chair à l’aide de morceaux de verre afin de satisfaire « la soif de connaissance » des « scientifiques » de Berlin.

Quels enseignements en tirer ?

Le drame Héréro et Nama reflète les horreurs dont a été entachée l’expansion coloniale. L’enseignement à tirer de ces massacres s’impose de lui-même : la Shoah semble s’expliquer autant par une tradition antisémite que par l’expérience corruptrice née du colonialisme. De plus, ce génocide a permis de renforcer le mythe de la supériorité de l’homme blanc et a ainsi en conséquence légitimé l’usage de la violence extrême contre la différence.

Par ailleurs, l’organisation bureaucratique des camps de concentration allemands de 1905 ne diffère pas grandement de celle des nazis. En effet, ces derniers, tout comme les colons allemands, ont usé de l’identification par des médaillons avec numérotation et de la tenue d’un registre des morts. Toutefois, à la différence des camps nazis, les camps de concentration en Namibie ne disposaient pas de chambres à gaz même si la mortalité s’y est avérée très élevée.

En 2011, le musée anthropologique de l’hôpital de la Charité de Berlin a restitué 20 crânes de Héréros et Namas à la Namibie. En 2015, ce double génocide des Héréros et des Namas a été officiellement reconnu par le ministre des Affaires étrangères allemand Frank-Walter Steinmeier qui a annoncé publiquement que le massacre et l’internement inhumain des populations Héréros et Namas étaient « un crime de guerre et un génocide ».

Toutefois, malgré les excuses officielles du gouvernement, aucune indemnisation spécifique pour ce génocide n’a été envisagée par l’Allemagne, qui participe tout de même au développement de la Namibie en lui allouant près de 12 millions d’euros par an. Par ailleurs, entre novembre 2016 et mars 2017, le Mémorial de la Shoah a présenté une exposition sur le génocide de ces deux peuples namibiens, considéré à ce jour comme le premier génocide du XXe siècle.


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